• "Notre santé vaut plus que leurs profits"

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    C’est le slogan à la mode en ces temps de pandémie. Mais comment faut-il l’interpréter ? que signifie-t-il vraiment dans l’esprit de ceux qui le véhiculent ?

    Chez ceux qui vitupèrent sur les réseaux sociaux et dans les médias que « notre santé vaut plus que leurs profits », se manifeste généralement une profonde méconnaissance des rouages de notre une société moderne, une grande incompréhension des équilibres, des solidarités profondes et des interactions imperceptibles qui mêlent les générations et les classes.

    Cette méconnaissance et cette incompréhension est frappante chez certains médecins généralistes qui exigent un confinement général. Chez les syndicalistes qui réclament la fermeture de toutes les entreprises « non essentielle » et veulent empêcher les apprentis de continuer à apprendre par souci d’égalité avec les écoliers privés d’école. Même chez quelques politiciens qui, au prétexte de la protection absolue des travailleurs et des citoyens, veulent mettre un terme aux déplacements des frontaliers dont vit la Suisse.

    Les activistes qui préconisent ces interdictions semblent ne pas se rendre compte qu’il est nécessaire, pendant la crise et pour en préparer la sortie, que le plus grand nombre possible de producteurs et de commerçants ne ferment pas boutique. D’abord parce qu’un homme et une femme au travail, à condition qu’ils se protègent efficacement, sont bien plus heureux que si on les confine. Ensuite parce qu’il s’agit d’éviter un effondrement de notre tissu économique et de préserver le plus d’emplois possibles, notamment ceux des classes sociales les moins favorisées.

    Il y ceux aussi qui se réjouissent de la chute vertigineuse des bourses dans laquelle ils voient une sorte de « justice divine ». Ce serait le prix que le ciel ferait payer aux banquiers et aux riches. Cette Schadenfreude révèle un aveuglement consternant puisque les principales victimes de la crise boursière ne sont ni ceux-ci ni ceux-là (ils s’en remettront aisément) mais bien les petits épargnants et les caisses de pension qui risquent de voir leur fortune s’évaporer et les rentes qu’elles nous ont promises mises en péril.  

    Notre santé, certes, même celle du plus faible d’entre nous. Mais en nous rappelant avec les professeur Raoult que « ce n’est pas le virus qui tue, ce sont les pathologies chroniques qui peuvent le rendre fatal ». Et pas en mettant la Suisse sous cloche au risque de casser les ressorts économiques de notre société.

    Pierre Kunz

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  • Fallait-il vraiment fermer les chantiers ?

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    On peut s'interroger quant aux véritables motifs ayant conduit les gouvernements genevois et vaudois à exiger la fermeture de tous les chantiers des deux cantons.

    On notera en premier lieu que cet interventionnisme s'écarte des prescriptions fédérales qui laissent aux responsables des entreprises, s'ils entendent poursuivre leurs activités, de prendre les dispositions requises par la santé de leur personnel.

    Précisément, la protection des travailleurs est l'argument utilisé par les syndicats, patronaux et ouvriers. On remarquera tout de même que la population concernée (moyenne d'âge de moins de 45 ans) n'est pas particulièrement à risque, pas davantage en tous cas que les employés des stations-essence, les transports et des commerces alimentaires par exemple. Au surplus, la promiscuité du personnel sur les chantiers est en général plus faible que dans les professions susmentionnées.

    Se pourrait-il donc que la décision des deux gouvernements relève plus de l'opportunisme politique que de la raison ? qu'il y ait une autre motivation à l'activisme des patrons et des syndicalistes qui ont convaincu les deux gouvernements d'agir ? par exemple la facilité que représente le pactole libéré par la Confédération pour indemniser le chômage technique décrété par les entreprises ?

    Quoi qu'il en soit, il est peu probable que le personnel concerné, qui travaille généralement au grand air, soit très heureux de se retrouver dès lundi prochain confiné à la maison, lui qui est pourtant conscient, comme tous les travailleurs demeurant à leur poste, des enjeux sanitaires et qui sait "tenir ses distances".

    Sans compter que plus l'économie ressortira cassée de l'épreuve que nous vivons, plus le retour à la normale sera long et douloureux. Le but de nos autorités devrait donc être aussi de soutenir, en particulier dans le secteur de la construction, les entreprises qui peuvent éviter le "shut down" sans mettre en péril la santé de leurs employés.

    Pierre Kunz

     

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  • Covid-19 ; préserver et sauver le plus faible d'entre nous

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    Contrairement à ce que nous laisse penser la mobilisation générale décrétée par le Conseil fédéral, contrairement à ce qu’affirmait Macron jeudi dernier, le Covid-19 ne constitue certainement pas la plus grave menace sanitaire depuis un siècle. C’est ce qu’on réalise lorsqu’on consulte les archives relatives aux pandémies du même type que celle que nous affrontons. Celles-ci ont été autrement plus meurtrières que l’actuelle, en tous cas si l’on en croit les prévisions y relatives des spécialistes. Qu’on en juge.

    La fameuse grippe espagnole a fait entre 1918 et 1919 plus de trente millions de morts dans le monde. S’agissant simplement de Genève, Benjamin Chaix souligne dans la TdG de ce jour les dégâts humains (25'000 personnes atteintes, plus de 3000 décès sur les 176'000 habitants du canton) qu’elle y a engendrés à cause de l’espèce de fatalisme voire de l’indifférence qui régnait alors dans le canton. Cette pandémie, comme les précédentes, restait pour nos aïeux dans l’ordre des choses, eux qui à l’époque ne savaient même pas comment se transmettait la maladie ni pourquoi elle tuait

    On se rappelle aussi la grippe dite "asiatique" de 1957 qui a touché des millions de personnes sur la planète et, rien que dans l'Hexagone, a causé la mort de 100'000 personnes. On se souvient encore d’une autre grippe du même type, qui en 1968/69 a tué entre 2 et 3 millions d’êtres humains et été à l'origine de 338'000 morts aux USA et de 17'000 en France.

    Dans ces deux cas également, les interventions publiques sont demeurées quasi-inexistantes.

    Heureusement, les connaissances scientifiques sur les maladies virales se sont spectaculairement accrues. Nous savons désormais non seulement que nous pouvons faire face à ce type de pandémie mais aussi ce que nous devons entreprendre pour limiter leurs effets dramatiques sur nos sociétés. En 2020, nous comprenons donc pourquoi les autorités politiques et sanitaires nous mobilisent et nous l’acceptons.

    D’aucuns se demandent peut-être, cyniquement, si les conséquences et le coût colossal de tous les bouleversements et restrictions qui nous sont imposés au plan social et économique se justifient. Après tout, dans le passé, la pandémie se résorbait naturellement après quelques temps, au prix certes de quelques centaines ou milliers de victimes, mais sans perturber la vie de nos sociétés.

    Ceux qui posent le problème ainsi ont oublié ce qui constitue l’essence de notre civilisation. « La tradition occidentale, disait Louis Pauwels, voit le centre de tout dans la personne ». Elle impose dans la situation que nous subissons, puisque désormais nous en avons les moyens, les efforts de tous pour préserver et sauver le plus faible d’entre nous.


    Pierre Kunz

     

     

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  • Comment les Américains peuvent-ils voter Sanders ?

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    Les observateurs de la vie économique, politique et sociale américaine connaissent la méfiance que toutes les classes sociales de la société éprouvent depuis 1776 à l’égard des idées socialistes et de l’Etat providence cher aux Européens. Ces observateurs se trouvent donc bien démunis lorsqu’ils essaient de comprendre, comment Bernie Sanders, qui affiche des idées qui ne dépareraient pas la panoplie des thèses des socialistes helvétiques, parvient à mobiliser des foules et des sommes considérables à l’appui de sa candidature à la présidence des USA.

    Joseph Stiglitz apporte dans son dernier ouvrage (*) une réponse convaincante à ces interrogations. Interpellant le peuple américain, il y dresse un sombre tableau de la situation extrêmement dégradée dans laquelle vivent nombre de ses concitoyens. Depuis une quarantaine d’années, écrit-il, l’ascenseur social fonctionne de moins en moins, le système scolaire est gravement défaillant, la discrimination raciale et de classes reste forte, le niveau des bas salaires stagne, la croissance ne profite qu’à une minorité des citoyens. Plus choquant encore, « dans le pays le plus riche du monde » l’espérance de vie est en baisse.

    L’économiste discerne deux grandes causes à cette situation.

    En premier lieu, il stigmatise la politique fiscale menée depuis les années 1980 par les autorités successives. Elle a consisté à exonérer massivement les revenus des classes les plus aisées, celle des grands entrepreneurs principalement, au prétexte qu’elles investiraient dans la production et l’emploi. Or le peuple américain découvre aujourd’hui que ces gains fiscaux n’ont pas été équitablement réinvestis dans la société et qu’ils ont largement été utilisés à des fins de spéculation financière.

    En second lieu, Stiglitz, sans remettre en cause les grands objectifs de la mondialisation, souligne qu’elle a été conduite de manière excessivement rapide et malhonnête. Les multinationales et le secteur financier ont été notoirement avantagés au détriment du niveau de vie de la main d’œuvre insuffisamment qualifiée du pays. Pour l’auteur, dans la grande empoignade mondiale, les autorités ont clairement failli dans leur responsabilité d’accompagner et d’aider les Américains mal armés car insuffisamment qualifiés.

    On comprend à l’éclairage de ces constats que la masse importante d’électeurs américains qui en sont les victimes, ne fasse plus confiance aux élites de Washington qui, depuis l’ère Carter, n’ont cessé de se discréditer. Pas étonnant donc qu’elle se tourne vers un homme qui, reprenant une bonne partie des thèses de Stiglitz, propose un programme ancré très à gauche que, voici une décennie encore, aucun média et aucun acteur politique n’aurait pris au sérieux.

    Sanders n’a pratiquement aucune chance d’être désigné par son parti pour affronter Trump en novembre prochain. Mais serait surprenant que son combat ne marque pas durablement la vie politique et sociale américaine.

    Pierre Kunz

    (*) Joseph Stiglitz, « Peuple, pouvoir & profits », 2019

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  • Les seniors, chouchous de l'Etat social

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    Est-ce parce que les seniors représentent un électorat souvent déterminant ou s’agit-il d’une honnête préoccupation pour les problèmes propres à cette catégorie de la population ? Toujours est-il que nos élus, à Berne comme dans les cantons, leur attachent un intérêt vif et constant.  A tel point que les aînés sont devenus les « chouchous » de l’Etat social.

    On ne saurait évidemment contester les bienfaits de l’AVS au milieu du siècle dernier afin de garantir une retraite et une fin de vie dignes aux aînés. Il se trouve pourtant qu’au cours des dernières décennies notre société a grandement changé. Grâce à l’introduction du 2ème pilier, aux multiples mesures prises dans la loi et les entreprises afin de protéger les travailleurs âgés, le niveau de vie des seniors s’est fortement amélioré. Au surplus, ils bénéficient désormais d’un nombre considérable de petits et de grands privilèges dans la vie de tous les jours sur présentation de leur carte AVS : rabais sur le prix des activités culturelles et sportives, sur celui des transports publics, etc.

    Par ailleurs, ce ne sont pas les pensionnés qui subissent les conséquences de l’assainissement des caisses de pension mais bien les actifs. Il en va de même avec les coûts de la santé qui, au nom de la « solidarité intergénérationnelle » sont supportés, par les jeunes générations, largement au profit des personnes âgées. Enfin, en matière de logement, les aînés bénéficient, parce qu’ils y vivent depuis longtemps, d’appartements dont les loyers sont très inférieurs à ceux que les jeunes sont obligés d’accepter.

    Et voilà que les Chambres fédérales envisagent une nouvelle mesure sociale, en l’occurrence une « rente-pont », destinée exclusivement aux chômeurs âgés. Comme le rappelle Jérôme Cosandey dans un excellent papier daté du 27 février dernier, « la proportion de chômeurs de longue durée est certes deux fois plus élevée chez les travailleurs de 55 ans et plus que chez les jeunes. Mais contrairement à ce qui se dit, les personnes âgées perdent moins souvent leur emploi que ces derniers. Selon le SECO, le plus grand risque de perdre son emploi et d’arriver en fin de droit n’est pas pour eux ; il est supporté par les personnes de 25 à 34 ans ».

    L’argument qui motive les députés soutenant ce projet reste le même qu’en 1947 : il s’agit d’assurer « un vieillissement digne à chacun ». Mais dans le contexte actuel la rente promise prend la couleur de la facilité et de la démagogie. Au lieu d’aider les chômeurs à conserver leur dignité en leur ouvrant davantage les portes d’une participation à la vie active, l’Etat s’apprête en ouvrant sa bourse à les faire glisser dans une dépendance accrue.

    Pierre Kunz

     

     

     

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