• Qui a peur de la libre circulation des personnes ?

    Imprimer

     

    La plus désastreuse des décisions prises par les « têtes pensantes » de l’Union européenne est sans conteste la création de la monnaie unique. Il en est une autre presque aussi stupide, aujourd’hui lourde de conséquences, à savoir la libre circulation des personnes, dont les racines plongent dans l’idéalisme des pères fondateurs de l’UE.

    Celle-ci est perçue de plus en plus par les Européens comme une source d’insécurité. Même si ce sentiment n’est encore guère avoué par les élites pro-européennes, la question devient chaque mois, socialement et politiquement, davantage prégnante voire explosive.

    Un article paru récemment dans les médias montre de manière frappante les effets néfastes de la liberté de circulation telle qu’elle se concrétise en ce début de 20ème siècle. Autour de Genève : 44 % des actifs du Genevois français travaillent dans la riche Genève. Le département s’en trouve socialement déséquilibré et l’avenir de moult entreprises établies en France voisine se voit compromis, elles qui se font siphonner le personnel qualifié qu’elles ont formé.

    De telles situations, tout aussi insupportables durablement, sont observables en nombre dans toute l’UE. C’est ainsi que la Grande Bretagne s’est sentie submergée, avec les conséquences que l’on sait, par les travailleurs venus de toute l’Europe. Les Polonais qualifiés continuent d’émigrer et le pays est obligé, pour les remplacer, d’importer de la main d’œuvre ukrainienne et bulgare. Les médecins allemands et roumains quittent le pays qui les a formés, privant les patients de leurs compétences. Etc.

    La Suisse est concernée elle aussi, depuis une vingtaine d’années, par le défi de la libre circulation. Mais contrairement à ce que certains milieux helvétiques veulent nous faire croire, les diplomates, les autorités et les partenaires sociaux ont su habilement, grâce aux mesures d’accompagnement, protéger l’équilibre social du pays.

    Ainsi, dans les faits, les dangers politiques et sociaux de la libre circulation s’avèrent bien plus lourds au sein de l’UE que chez nous. A tel point que l’on voit mal comment, dans les années à venir, cette liberté, qui ne correspond plus aux impératifs de notre temps, pourrait ne pas être restreinte, probablement selon un modèle identique à celui, fondé sur des quotas, que vient d’annoncer la Grand Bretagne. Voilà qui conviendra fort bien à la Suisse.

    Dans ces conditions, il apparaît d’autant plus stupide de mettre les bilatérales en péril en acceptant le 17 mai l’initiative de l’UDC dite « pour une immigration limitée ». 

    Pierre Kunz

     

    Lien permanent 17 commentaires
  • Anker chez Gianadda

    Imprimer

    Pour ceux qui sont sensibles à la peinture, il y a bien sûr Hopper à la Fondation Beyeler. Mais il y a aussi Anker à la Fondation Gianadda.

    En ce début d’année, celle-ci a accroché à ses cimaises la très riche collection d’œuvres suisses assemblée par Christophe Blocher, admirateur et collectionneur compulsif des tableaux de Anker, mais aussi de Hodler, Vallotton, Dietrich, Giacometti, d’autres encore.

    Il s’agit d’une exposition somptueuse qu’il faut absolument visiter. Pour découvrir certes la richesse de l’art pictural helvétique, mais aussi et surtout pour se laisser émouvoir, en particulier par la finesse, la méticulosité quasi photographique et la tendresse bouleversante des portraits réalisés par Anker au cours de la deuxième moitié du 19ème siècle. Les portraits de l’artiste bernois, ceux des enfants, sérieux, et des vieillards appliqués, ne respirent pas la gaieté. Ils nous attendrissent car à travers eux nous percevons la vie qu’affrontaient encore nos ancêtres voici un siècle et demi. Une existence de labeurs, frugale, lente, remplie d’incertitudes.

    C’était une Suisse agricole, qui pourtant souffrait fréquemment de disette et qui conservait le souvenir vivace de la famine qui, en 1816, avait frappé les populations du pays. Une Suisse, humble, misérable même, dont 500'000 habitants, chassés par la pauvreté, ont été forcé d’émigrer durant ce siècle.

    On l’aura compris, les tableaux de Anker ne sont pas seulement magnifiques. Ils nous transportent. Ils nous ramènent à nos racines et éclairent une tranche de notre histoire.

    Pierre Kunz

     

     

    Lien permanent 2 commentaires
  • Genève, une législature déjà perdue

    Imprimer

    Relire aujourd’hui, à la fin du premier tiers de la législature, le discours de Saint-Pierre et le programme de législature 2018-2023 du Conseil d’Etat constitue un exercice aussi amusant que désespérant. Amusant à cause de l’emphase des propos figurant dans ces documents et d’un lyrisme qui fait sourire au regard de la situation du canton en ce début 2020. Désespérant, parce qu’en cette fin janvier 2020 on s’aperçoit que, si l’on excepte les grands travaux lancés et les grands enjeux définis par les gouvernements précédents (loi sur la laïcité, Papyrus, extension du réseau TPG), aucune des réformes promises en 2018 n’a été lancée.

    Rien donc, d’ici au printemps 2023, ne sera réalisé. Nous ne verrons pas d’ici-là la nouvelle patinoire, ni la prison des Dardelles, ni la première pierre des nouveaux quartiers du PAV, des Cherpines, de Bernex. Nous ne verrons probablement pas non plus la concrétisation de la réforme annoncée des services de protection de la jeunesse et des adultes.

    Les finances cantonales sont au plus mal. Les engagements hors bilan ajoutés à la dette comptabilisée dépassent le seuil des 20 milliards de francs. Les dépenses de fonctionnement continuent de croître systématiquement plus rapidement que les revenus. Le budget 2020 présenté par le gouvernement est catastrophique (600 millions de déficit) et, en dépit des circonstances (baisse de la fiscalité des entreprise et recapitalisation de la CPEG), il ne marque aucune volonté d’en finir avec la croissance démesurée des charges de fonctionnement. Pour le faire « entrer dans les clous de la loi », le Conseil d’Etat en a été réduit, paroxysme de la mauvaise gestion, à accepter la suspension du frein au déficit.

    Dans le domaine des dépenses de fonctionnement, les réformes promises pour freiner l’évolution désastreuse de l’administration publique sont en effet restées lettre morte : la modernisation de l’échelle des salaires SCORE a été enfoui dans un tiroir ; celle du statut des fonctionnaires n’a même pas été ébauchée ; la mutation annoncée des relations canton-commune n’a pas leur avancé d’un cran.

    Au plan politique, le gouvernement s’est révélé incapable de faire vivre le programme de législature 2018-2023 dont il s’est doté et que les partis gouvernementaux (PS, PDC, Verts, MCG et PLR) s’étaient engagés à soutenir. Ce programme a donc rapidement volé en éclats : les députés socialistes, verts, MCG et PLR ont tour à tour trahi leurs engagements en s’opposant au gouvernement sur la réforme fiscale des entreprises, sur la réforme de la caisse de pension de la fonction publique et sur le budget 2020.

    Le Conseil d’Etat, malgré la masse de juristes dont il s’est entouré, se fait régulièrement « retoqué » par les autorités judiciaires : la planification hospitalière qu’il visait a échoué devant le Tribunal administratif fédéral ; la Cour de Justice l’a désavoué s’agissant de la question des annuités du personnel de l’Etat ; la même Cour de Justice a cassé son projet d’internalisation des prestations dans les EMS.

    Passif sur grands enjeux, le Conseil d’Etat, depuis 20 mois, s’est montré par contre beaucoup trop disert et visible sur les questions populistes et les faux problèmes : guéguerres internes ; inauguration en grande pompe du Léman Express ; catapultage sur la place publique d’un crédit de 20 millions pour des tablettes numériques scolaires ; introduction d’un macaron anti-pollution ; soutien au sketch imaginé par la Ville de « dégenrer » les panneaux piétons ; opposition à la 5G et aux abattages d’arbres par le biais de moratoires d’ailleurs inopérants.

    Le discours d’investiture du Conseil d’Etat, le 31 mai 2018, se terminait sur cette exhortation : « Le peuple nous demande de chercher l'entente et le dialogue. Il est fatigué des luttes stériles. Les illusionnistes ne font plus recette. Le peuple veut que ses autorités travaillent ».

    Manifestement, c’est raté.

    Pierre Kunz

     

    Lien permanent 0 commentaire
  • L'autoritarisme pour sauver l'humanité ?

    Imprimer

    Tim Jackson est un intellectuel anglais auteur d’un livre intitulé « Prospérité sans croissance ». L’auteur y constate que le capitalisme moderne, fondé sur la croissance, est malsain car il oriente les individus vers l’individualisme, le matérialisme et le consumérisme. Il affirme par ailleurs que ce système économique, malgré les prouesses scientifiques de l’humanité, ne permettra pas à celle-ci de surmonter simultanément ses quatre grands défis actuels : conservation du niveau de vie de l’Occident, augmentation de la population de la planète, éradication de la pauvreté dans le monde et lutte pour la protection du climat, des ressources naturelles et de la biodiversité. 

    Convenons-en, le constat de Tim Jackson sur la société occidentale d’aujourd’hui n’est contestable que sur des points de détail. Par contre rejetons son affirmation, qu’il ne parvient pas d’ailleurs à justifier, que la société libérale et capitaliste serait incapable d’affronter ses défis humanitaires et environnementaux. 

    Anticapitaliste, Tim Jackson imagine une société et une économie nouvelles qui seules selon lui pourraient faire face aux impératifs environnementaux tout en garantissant la prospérité et le bien-être des gens. A cette fin il remet en cause toutes les notions intégrées par nos sociétés depuis les Lumières. L’entreprise devient une sorte de service public ; le progrès et la croissance sont remplacés par la sobriété matérielle et « la bonne vie » ; la réussite matérielle est dévalorisée. 

    Tim Jackson, à l’appui de son projet rousseauiste, forge l’hypothèse que les individus, retrouvant la sagesse, seront heureux de passer de la société consumériste à la frugalité, cela en contrepartie des « capacités d’épanouissement » que la nouvelle société est supposée leur apporter. Pourtant, il ne croit pas vraiment à cette sagesse du peuple. Comment se comportera-t-il lorsque celui-ci se trouvera confronté aux effets d’un Etat privé d’une grande partie de ses ressources par l’érosion de ses revenus, avec l’austérité et l’instabilité qui en découleront immanquablement ? 

    Dès lors, il juge indispensable que « les gouvernements s’engagent afin de transformer la logique sociale du consumérisme, qu’ils poussent les peuples à accepter les bonnes décisions à long terme ». Et il ajoute que « dans les faits le régime nouveau imposerait des dispositifs privilégiant les choix sociaux définis a priori. Il serait fondé à interdire les impacts structurels pernicieux qui accroissent les inégalités et réduisent le bien-être ». 

    Autrement dit, au prétexte de l’urgence climatique et du consumérisme débilitant, Tim Jackson nous invite à accepter l’instauration d’une société qui s’écarte peu du totalitarisme. Il n’est pas isolé. Nombre d’écologiste partagent cette ambition. 

    Méfions-nous des cassandres et des collapsologues qui instillent la peur et qui l’exploite dans de tels buts. Conservons plutôt optimisme et confiance en la capacité de l’humanité de résoudre, comme elle l’a toujours fait, les problèmes, sérieux certes, qui se posent à nous aujourd’hui. Ne nous en remettons pas à un régime autoritaire qui nous entraînerait sur la voie de l’austérité. Continuons au contraire à croire en la liberté et l’initiative individuelle. Veillons, dans notre cadre démocratique, à borner l’économie de marché là où cela est nécessaire afin que cette dernière continue à contribuer à la richesse générale tout en sauvegardant les ressources de la planète. Rien à ce jour n’a prouvé que cela serait impossible. 

    Pierre Kunz

     

     

    Lien permanent 2 commentaires