Comment les Etats éteindront leurs dettes colossales

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Jusqu’au milieu du 20ème siècle, nous dit Piketty dans son dernier ouvrage (*), les Etats s’endettaient pour faire la guerre. Depuis, ils accumulent les dettes pour faire face aux dépenses de l’Etat-providence (éducation, santé, social). Un jour, dans les deux cas, se posa, se posera, la question du remboursement de ces dettes.

L’histoire le montre : pour sortir d’un endettement qu’ils ne peuvent plus assumer, les Etats recourent à trois expédients : la banqueroute, l’inflation accompagnée d’une dévaluation, l’impôt exceptionnel. Toutes méthodes destinées à « tondre l’épargnant prêteur ».

Il est rare qu’un pays se déclare en faillite. Le dernier cas recensé est celui de la France révolutionnaire qui a décrété, en 1797, qu’elle ne reconnaissait plus qu’un tiers des dettes qu’avait accumulées l’Ancien régime.

Au 20ème siècle, les Etats européens ont surtout recouru à l’inflation et aux dévaluations. La France et l’Allemagne furent des utilisatrices régulières de la méthode. Au total, entre 1914 et 1950, l’inflation dépassa 13 % par an en moyenne en France et atteignit 17 % en Allemagne. On comprend qu’à ce rythme, la situation du débiteur public se soit trouvée rapidement améliorée. Tant pis pour les créanciers, petits ou institutionnels.

Mais pour « solder le passé et construire la justice" », comme l’écrit Piketty, rien ne vaut le prélèvement fiscal « exceptionnel ». S’inspirant des exemples de l’Italie, l’Autriche et le Hongrie (taux variant entre 10 et 50 %), entre 1919 et 1923, la jeune République fédérale allemande, confrontées aux conséquences désastreuses de la guerre 1939-1945 et au défi de sa reconstruction, recouru au prélèvement fiscal exceptionnel sur la totalité des patrimoines privés, réparti sur plusieurs décennies. Considéré comme « plus social » que l’inflation, qui touche également tous les types de patrimoines, cet outil a l’avantage d’être plus radical et particulièrement efficace. 

Il est bon de souligner qu’entre la fin du 18ème siècle et aujourd’hui, un seul pays s’est comporté honnêtement dans une situation de surendettement à l’égard de ses créanciers ; c’est la Grande Bretagne. La dette publique accumulée pendant les guerres napoléoniennes avait en 1815 atteint le niveau considérable de 200 % du revenu national. Pour honorer ses engagements, il s’est engagé dans une politique d’excédents budgétaires qui lui a permis de ramener, en 1914, sa dette à 70 % du revenu national.

Les 19 pays de la zone euro ont aujourd’hui accumulé une dette de près de 10'000 milliards d’euros, soit l’équivalent de 85 % de leur PIB cumulé, avec quelques « champions » tels l’Italie (132 % du PIB national), le Portugal (121 %), la France (100 %), la Belgique (102 %). Sachant qu’aucun de ces pays ne pourra, à cause de la monnaie unique, utiliser la dévaluation monétaire ou la banqueroute pour améliorer sa situation, sachant aussi que tous les efforts de la BCE visant à créer de l’inflation sont restés vains, et probablement le demeureront, on se rend compte que, leurs gouvernements ne disposent plus que de deux solutions pour régler leur problème avant l’effondrement :

  • adopter des politiques d’excédents budgétaires, donc d’austérité,
  • « tondre » les couches les plus aisées de leurs populations en accroissant massivement la fiscalité pesant sur elles.

Cela étant, pas besoin d’être futurologue émérite pour deviner que seule la troisième formule est envisageable. Dès lors, on comprend pourquoi les riches, quand ils ne quittent pas physiquement les bateaux nationaux en perdition, multiplient leurs investissements en monnaies étrangères et pourquoi … la bourse suisse progresse si vivement depuis des mois. Rappelons que la dette publique suisse consolidée est inférieure à 40 % du PIB. 

Pierre Kunz

(*) Capital et idéologie, seuil, 2019

 

 

Lien permanent 6 commentaires

Commentaires

  • Une analyse très précise, lucide et claire ! Pauvres générations futures, sacrifiées sur l'autel de la lâcheté et abandonnées à leur sort. On a eu des révolutions pour moins que ça .Et dans le chaos, plus de solidarité, plus de partage mais la loi du plus fort...un retour à la nature avec ses lois qui permettent aux uns de grandir aux autres de disparaître.

  • Vertigo! Mais où va cet argent?

  • "pour sortir d’un endettement qu’ils ne peuvent plus assumer, les Etats recourent à trois expédients "
    Vous avez oublié un quatrième: la guerre. Qui permet de piller le voisin.

    Et un cinquième: la planche à billets. Qui curieusement au yankeeland ne se traduit pas par une hyperinflation, ni une dévaluation. Tant qu'il y a des gogos pour accepter une monnaie de singe...

  • Justement Patoucha, une grande partie de cet argent ne va nulle part car consistant en reconnaissances de dettes entres les partenaires. Il y a aussi les cas ou un État emprunte aupres de ses propres citoyens, comme le fait par exemple le Japon, et dans ces cas la dette reste en famille meme si elle pese sur le budget puisque les intérets doivent etre servis sous peine de perdre la confiance des citoyens. Dans tous les cas, c`est le surendettement qui est dangereux, lorsqu`un État ne peut continuer ses remboursements sans limiter dangereusement les dépenses de service public sans etre obligé de contracter de nuvelles dettes pour éponger les précédentes (exemple: le Vénézuela).

  • Le dollar n`est pas une monnaie de singe, Daniel. Pas tant que les USA seront le premier (ou, au pire, le second apres la Chine) marché de la planete. Le dollar ne se cassera pas la figure tant que l`économie de marché subsistera.

  • Monnaie de singe....

    Rouble?: Oui! Vu la dévaluation de cette monnaie par rapport au dollar et à l’euro

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