La "fin d'un monde" mais pas du monde

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Dans une interview qu’il a récemment accordée à la TSR, Guy Mettan disait son inquiétude à propos de « la rupture de la concertation multilatérale, qui contrairement à ce qu’affirment les Occidentaux, vient selon lui, non pas des Etats voyous mais de notre propre camp ». Et de pointer la responsabilité des présidents américains qui se sont succédé depuis George W. Busch. De souligner aussi sa crainte de voir émerger un monde plus dangereux.

 

Il convient de vérifier cette thèse et de relever d’abord que ce que nous avons cru être la naissance d’un âge nouveau, celui du multilatéralisme politique qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique, fut plus la conséquence du libre échangisme mondialisé que le résultat de la volonté politique occidentale. Et ce multilatéralisme, dont on constate l’effritement, ne pouvait durer, la mondialisation ayant remis en cause bien plus sévèrement qu’escompté, les rentes de situation dont jouissaient depuis des siècles l’Europe et les USA sur les marchés mondiaux.

Eu égard à l’émergence économique et militaire chinoise et au bouleversement des conditions économiques et sociales des pays occidentaux, il n’est pas étonnant que les USA aient décidé d’adopter une politique plus interventionniste, protectionniste et unilatérale. Il s’agit pour eux, d’une part de remettre en question les avantages commerciaux inouïs qu’ils avaient contribué à accorder avec une grande légèreté à l’Empire du milieu sous l’égide de l’OMC, d’autre part de recentrer la géostratégie américaine sur les intérêts prioritaires de l’Oncle Sam.  

Pour l’Europe, cette remise en question américaine a eu l’effet d’un choc considérable, révélateur de sa dépendance dramatique à l’égard des USA. Un choc dont elle ne s’est pas encore relevée, tant elle croule sous ses difficultés institutionnelles internes, ses problèmes sociaux et ses dettes publiques. Depuis une trentaine d’année, l’Europe a découvert et, aujourd'hui admettre, qu’elle est devenue un acteur secondaire sur la scène mondiale, incapable de manifester sa souveraineté et la puissance économique que représentent ses 500 millions d’habitants.

N’oublions pas, pour illustrer cette dépendance au parapluie américain qui faussait au sein des élites et des médias toute vision réaliste de enjeux, que l’ambition affichée par l’Union européenne après la chute du mur ne fut rien d’autre que celle imposée par les USA. L’Europe aurait eu alors tout intérêt à ménager son grand voisin de l’est, de prendre en considération ses craintes et de préserver l’avenir de ses relations avec lui. Mais au lieu de faire barrage aux pressions américaines exercées à travers l’OTAN en Europe de l’est, l’UE a « absorbé » les anciens pays satellites soviétiques au pas de charge en contradiction avec les promesses faites à la Russie lorsque celle-ci se liquéfiait.

La Russie, qui depuis sa fondation a été victime à intervalles tragiquement réguliers de l’agressivité de ses voisins européens, a tiré avec Poutine les enseignements de l’attitude occidentale des dernières décennies. Grâce à ses ressources naturelles elle s’est donnée les moyens de mener avec un certain succès une politique indépendante, choisissant ses alliés selon les circonstances, en toute indépendance et engageant ses forces armées là où elle voit son intérêt.

Dès lors peut-on, comme le fait Guy Mettant, tirer de la situation et des escarmouches qui la caractérisent (gé-guerre commerciale sino-américaine, crise iranienne, crise vénézuélienne, situation palestinienne, etc.) la thèse que le monde bipolaire est de retour ?  Rien n’est moins sûr. En premier lieu parce qu’il est inexact de considérer que la Russie n’a d’autre choix que de se jeter dans les bras de Xi Jinping. Ensuite parce que l’Union européenne, même si elle est très affaiblie pour le moment, a suffisamment de ressort et de ressources pour ne plus s’aligner sur l’Amérique et retrouver le chemin de l’indépendance à son égard. L’évolution des équilibres et le rôle géostratégique que les USA entendent jouer les détache d’ailleurs inéluctablement du Vieux continent.

En vérité, nous n’assistons pas au retour d’un ancien monde. Marquée par les tensions et une instabilité inquiétante, c’est à la naissance d’un monde différent à laquelle nous assistons. Et comme depuis toujours les peuples de la terre s’en effraieront, en prendront la mesure ou encore s’en accommoderont.

Pierre Kunz

 

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