23/11/2012

La comédie budgétaire genevoise, acte 2

Les spectateurs sortis à l’entracte pour se désaltérer ont repris leur siège pour suivre le deuxième acte de la comédie budgétaire annuelle. Dans cette deuxième partie de la pièce, ils observent le Conseil d’Etat jouer le rôle découlant de son fonctionnement interne et des institutions et ils l’entendent réciter le texte d’un livret rédigé il y longtemps déjà. Dans un contexte aussi classique il n’y a évidemment pas de place pour les improvisations dans l’interprétation.  

Ainsi donc, comme le scénario le prévoyait, le Conseil d’Etat a nettoyé ses fonds de tiroirs et découvert qu’il avait sous-estimé les recettes budgétées pour 2013. En fait, informe-t-il, elles doivent être réévaluées de 99 millions de francs. C’est ce qu’un naïf appellerait « une heureuse surprise, et qui tombe à pic ! ».

Pour ne pas paraître se moquer trop ouvertement des citoyens, nos ministres se devaient de montrer que dans leurs tiroirs ils ne pouvaient pas décemment trouver seulement des millions cachés par la poussière. Leur fouille ne pouvait pas ne pas révéler aussi un trou quelque part, probablement masqué, lui, sous le dernier volume des statistiques de l’aide sociale. C’est ainsi qu’ils ont expliqué que malheureusement il faudra compter l’an prochain avec 15 millions de plus pour les prestations aux plus démunis.

Le gouvernement a décrété aussi, toujours conformément au scénario habituel, qu’il  était prêt par ailleurs, tout en « mettant lourdement en garde la population sur les dangers que comporte pour elle et ses enfants la démarche choisie », à agir sur les dépenses et sur le nombre des postes de l’administration publique. En réalité il fait semblant d’agir parce que la piste suivie ne mène pas à une diminution mais seulement à une augmentation moins forte que prévu du nombre des collaborateurs de l’Etat. Il a opté de surcroît pour une action là où sa marge de manœuvre est la plus large, à savoir l’état-major au DIP, département idéal pour une opération symbolique de ce genre, d’abord parce qu’il est effectivement bien gras et parce que son chef, qui achèvera sa carrière politique avant fin 2013, est une « victime » plus aisée que ses collègues.  

Et voilà comment, grâce aux deux tours de passe-passe comptables susmentionnés et à la pseudo-économie annoncée au sein du DIP, nos autorités se sentent autorisées à déclarer en chœur que « le déficit global prévu se trouvera allégé de 84 millions ».

Chacun comprend qu’au sein du Conseil d’Etat personne ne songe sérieusement à réduire le déficit envisagé. Protégeant les enveloppes de chaque département, les modifications annoncées visent tout simplement, comme l’attribution rendue subitement possible des 6 millions nécessaires urgemment à la planification pénitentiaire, à diviser les députés récalcitrants, à rompre le front du refus.

Indiquons à l’attention des Genevois qui ne connaissent pas encore la fin de la pièce, qu’ils peuvent parier sans risque qu’au troisième acte le gouvernement atteindra son objectif. Il n’aura besoin ni d’arguments ni d’efforts supplémentaires pour faire voter par le Grand Conseil le budget, inchangé sur le fond, qu’il avait initialement concocté et qui n’aura fait l’objet que de quelques jeux d’écritures destinées à permettre aux petits rôles et aux figurants de la comédie de "montrer qu'ils comptent" ou de sauver la face.

Pierre Kunz

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19/11/2012

CIA et CEH, le vote paradoxal du 3 mars prochain

Ainsi donc l’extrême-gauche et les syndicalistes jusqu’au-boutistes de la fonction publique genevoise ont atteint leur objectif. Les citoyens du bout du lac devront voter le 3 mars prochain sur le projet de loi qui aménage le sauvetage de la CIA et de la CEH, organise la fusion des deux caisses et détermine son financement pour l’avenir. Que faut-il penser de cet aboutissement qu’à vrai dire on n’attendait pas ?

En préambule il convient de souligner l’anachronisme et le danger institutionnel représentés par les conditions genevoises de l’exercice des droits populaires. Qu’une poignées d’agitateurs et de démagogues se soient trouvés en mesure de réunir bien davantage que le nombre des signatures requises pour faire aboutir le référendum contre une loi approuvée massivement par le Grand Conseil montre à l’évidence que les exigences en la matière sont totalement insuffisantes. Soit dit en passant, l’incapacité de la Constituante de les adapter aux nécessités du fonctionnement d’un Etat moderne restera le plus flagrant de ses échecs.

La mansuétude des députés. En étudiant les mesures figurant dans la loi adoptée à la fin de l’été par le parlement, on ne pouvait qu’exprimer sa surprise devant ce qu’il faut bien appeler la mansuétude des députés qui l’ont approuvée. Qu’on en juge. Au cours des dernières années, toutes les caisses privées ou presque, comme la nette majorité des caisses publiques, sont passées à la primauté des cotisations ; elles ont élevé l’âge de la retraite à 65 ans en envisageant d’ores et déjà de l’augmenter de deux années supplémentaires ; au surplus, en moyenne suisse, la répartition de la charge des cotisations intervient dans un rapport de 40% pour les employés et 60 % pour les employeurs.

Or le statut proposé par le Grand Conseil ne prévoit pas  seulement d’en rester à la primauté des prestations, de maintenir pour une majorité des fonctionnaires les rentes à leur niveau actuel (les plus élevées subissant une baisse de 10 % au maximum), de conserver leur indexation automatique à l’inflation, de ne relever l’âge de retraite qu’à 64 ans et de conserver la répartition existante des cotisations, à savoir 1/3 pour les fonctionnaires et 2/3 pour l’Etat, donc le contribuable. Il impose de surcroît à la collectivité qu’elle supporte quasiment l’intégralité  de la recapitalisation des deux caisses, soit pas loin de 7 milliards de francs sur 40 ans.

Ces constats éclairent le paradoxe engendré par l’aboutissement d’un référendum fondé sur les exigences de ceux qui jugeaient la loi inique pour les fonctionnaires. La campagne qui précédera la votation ne manquera pas, en effet, de mettre en évidence les privilèges considérables dont nos autorités entendent continuer à faire bénéficier les fonctionnaires aux frais des contribuables. Et si la loi en question était rejetée par les Genevois en mars prochain cela ne pourrait provenir que de la mobilisation massive de ceux-ci contre un texte à leurs yeux trop pénalisant pour eux et trop avantageux pour la fonction publique. En cas de vote négatif le gouvernement et le parlement, astreints dès lors à corriger la loi, devront logiquement admettre que le peuple exige une mouture non pas plus douce mais moins favorable pour les serviteurs l’Etat.

Une loi plus dure ? Que pourraient recouvrir les durcissements de la nouvelle loi ? On pense principalement à trois corrections. La première consisterait pour la future caisse issue de la fusion à passer en primauté des cotisations. La deuxième serait d’adopter la répartition moyenne suisse des cotisations entre employés et Etat, soit 40 % pour les employés et 60 % pour l’Etat. La dernière viserait à élever l’âge de retraite au moins à 65 ans. Ces mesures, même si elles n’étaient pas mises en œuvre intégralement et seulement par étapes, permettraient de réduire considérablement, pour le contribuable, le coût du renflouement des deux caisses de pensions en difficultés.

Un élément vient encore compliquer l’affaire. Le délai dont dispose Genève pour mettre en œuvre un plan de sauvetage de la CIA et de la CEH ne dépasse pas le 31 décembre 2013, faute de quoi la Confédération serait amenée à prononcer la liquidation pure et simple des deux institutions. Tout en sauvegardant les acquis des serviteurs de l'Etat retraités et en rendant plus acceptable la charge pesant sur les contribuables, une telle issue se révèlerait avec certitude bien moins favorable pour les fonctionnaires actifs qu’un projet concocté à Genève.

En cas de refus de la loi le 3 mars 2012, les risques de désordres dans le fonctionnement de l’Etat ne sont donc pas négligeables. On en a d’ailleurs ressenti les prémices dès l’annonce de l’aboutissement du référendum. Un nombre considérables de fonctionnaires proches de la retraite se demandent aujourd’hui s’ils doivent faire le pari du « oui » à la loi ou si, au contraire, ils n’auraient pas intérêt à quitter le service public sans tarder.

Pierre Kunz

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14/11/2012

La comédie budgétaire genevoise

Le Grand conseil a refusé d’entrer en matière il y a quelques temps sur le projet de budget que lui soumettait le Conseil d’Etat pour 2013. On s’est depuis lors beaucoup exprimé sur ce refus. Les uns pour souligner « l’incongruité » de cette opération, d’autres pour souligner le « lâchage » par le PLR de ses conseillers d’Etat, certains pour condamner l’alliance PLR-MCG, opportuniste et vouée au retournement de veste du second, les derniers pour stigmatiser les propositions d’économie présentées par ce parti au gouvernement. On regrette pourtant que tous se soient limités dans ces critiques aux aspects de surface d’une affaire qui, en vérité, n’a rien d’extraordinaire, si ce n’est que, pour la première fois, une majorité de députés se sont entendus pour non pas seulement afficher leur mauvaise humeur mais pour la concrétiser spectaculairement.

Il faut savoir qu’au cours des vingt dernières années, plus de dix fois au moins, la droite parlementaire radicale et libérale a été tentée de renvoyer à son auteur le projet de budget préparé par le Conseil d’Etat. Le motif de cette ambition se trouvait régulièrement dans des charges de fonctionnement croissant excessivement, au surplus dans des secteurs non prioritaires aux yeux des partis bourgeois. A chaque fois, le Conseil d’Etat est parvenu aisément à tuer dans l’œuf ces velléités de révolte en rappelant aux députés que « leurs électeurs ne comprendraient pas qu’un Conseil d’Etat à majorité de droite soit désavoué par se propres troupes en matière budgétaire ». D’autant, ne manquaient-ils jamais d’ajouter, que « le vote du budget constitue l’acte politique le plus important du parlement ».

Ces arguments ont toujours suffi au Conseil d’Etat pour étouffer les députés récalcitrants. Le PDC ne manquait en effet jamais de se désolidariser très vite des autres groupes de l’Entente et  ces derniers, presque aussi rapidement, succombaient piteusement au discours du gouvernement, sans jamais le contester dans ce qu’il a de spécieux, fondé qu’il est sur un pré-requis institutionnel qui n’existe pas à Genève.

Spécieux parce que chez nous le gouvernement n’est pas élu sur la base d’un programme annoncé et les priorités budgétaires correspondantes ; il ne se sent par conséquent aucunement engagé politiquement à l’égard du parlement. Spécieux parce le budget de l’Etat n’est pas fondé sur des options politiques connues mais sur les exigences essentiellement pratiques du consensus gouvernemental et sur les requêtes des services de l’administration publique. Spécieux parce que lors de l’élaboration de son budget le Conseil d’Etat genevois travaille sans jamais se préoccuper ne serait-ce que de l’indice de la volonté des partis appelés ensuite à entériner les choix gouvernementaux. Spécieux parce qu’aux yeux des ministres, s’agissant de l’enveloppe budgétaire de leur département respectif, il ne saurait être question de modifier sinon symboliquement les chiffres la concernant.

Spécieux, en résumé, parce qu’un tel fonctionnement se réduit à la politique du fait accompli et à la requête d’un blanc-seing.

Ce n’est donc pas tant l’initiative récente des groupes PLR, UDC et MCG qui doit être qualifiée d’incongrue, mais bien l’habitude qui commande les votes budgétaires du Grand Conseil depuis toujours, à savoir, après les effets de manche de part et d’autre, l’adoption régulière et sans amendement significatif du projet gouvernemental par la droite bourgeoise majoritaire mais qui n’a jamais voix sur le fond. On comprend qu’en fait, chaque année, le débat budgétaire genevois ressemble à une pièce de théâtre bien huilée, dans laquelle les députés, ceux de la Commission des finances comme les autres, jouent des rôles de figurants, dans un décor fictif et dans la mise en scène d’un Conseil d’Etat tirant toutes les ficelles.

La Constituante aurait pu mettre un terme à ces joutes malsaines en réformant le mode électoral de l’Exécutif genevois afin de le renforcer, de le rendre politiquement plus engagé et en repensant ses rapports de dépendance avec le Grand Conseil. Elle n’a pas osé ce changement. Chaque année la comédie budgétaire du canton se poursuivra donc comme jusqu’ici, avec tout ce qu’elle a, elle, d’incongru et exceptionnellement, comme à fin septembre, avec une petite crise à la clé qui fera le bonheur des gazettes.

Pierre Kunz

09:04 Publié dans Politique genevoise | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

12/11/2012

La foi, clé de l'avenir

 

La redistribution des cartes de l’économie mondiale et le péril qu’elle fait peser sur l’équilibre social des nations occidentales s’accompagne depuis deux décennies d’un problème à caractère religieux, marqué par la montée de l’intégrisme musulman et de ses violences. Alimenté par les flux migratoires croissants et irrésistibles en provenance de l’Afrique et du Moyen-Orient, ce phénomène démographique ne pouvait manquer d’accentuer la déstabilisation sociale des pays européens. Ceux-ci, si peu exigeants avec eux-mêmes, oublieux de la pensée libérale et humaniste qui les guidait depuis le siècle des Lumières, se sont vautrés complaisamment depuis 1950, dans une vision humanitariste de leurs rapports avec les populations pauvres de la planète. Ils les ont accueillies sans retenue suffisante dans une faiblesse nourrie par leurs sentiments de culpabilité grandissante à propos de leur comportement colonialiste.

Au sein des populations de l’Occident industrialisé le malaise à l’égard de cette évolution n’a fait que grandir. Les arguments populistes aidant, la question de « l’islamisation de l’Europe » est devenue lancinante et elle empoisonne le climat social.

Maintenant que ces minorités islamiques sont installées, avec le temps et la réflexion, il apparaît pourtant que le ressentiment exprimé ou intériorisé par nombre d’Européens à leur égard pourrait ne pas provenir véritablement des difficultés d’intégration que rencontrent ces gens, de leurs comportements inattendus ou encore de la petite criminalité dont on les accuse. Le malaise ne serait pas davantage lié aux « enseignements » aliénants de quelques meneurs intégristes, aux crimes commis par leurs frères terroristes et à la petite criminalité de leur frange la moins reluisante. Pour le monde occidental, coupé de sa spiritualité et de ses valeurs ancestrales, ce qui au fond impressionne, souvent encore confusément, est en vérité cette force morale et religieuse qui habite ces hôtes nouveaux et les rend apte à résister au désespoir qui étoufferait la plupart d’entre nous si nous devions vivre dans les mêmes conditions qu’eux.

Elle nous inquiète la certitude affichée par ces gens pauvres que l’avenir leur appartient. Par extension, il est bouleversant notre sentiment grandissant que cette force morale et religieuse fournit la vraie clé des succès que rencontrent tous les pays émergents, ceux qui prennent la place des Européens sur les marchés mondiaux et qui remettent en cause nos « acquis » et nos privilèges.

L’exemple de la Turquie est particulièrement révélateur. Ce pays connaît une progression fulgurante depuis une dizaine d’année, depuis que son régime politique, au grand dam de l’Occident bien-pensant, est dominé par le parti religieux AKP de Recep Tayyip Erdogan, depuis que celui-ci a tourné le dos à la société séculaire instaurée en 1927 au prétexte du modernisme par Kemal Ataturk. Sous la conduite de leur nouvel homme fort, les Turcs se mobilisent en vue de construire une société fondée sur les principes du conservatisme culturel, familial et religieux, avec l’ambition de s’enrichir et de jouer un rôle de leader régional voire mondial.

Or, si l’on y regarde de près, les fondements des succès ottomans sont identiques à ceux expliquant les avancées économiques et géopolitiques non moins spectaculaires de la Chine, de l’Inde, du Brésil ou de l’Indonésie. Partout, même si la volonté de s’enrichir constitue un moteur puissant, l’ancrage dans les valeurs sociétales et familiales est essentiel, la foi domine. Constat d’autant plus interpelant que, lorsqu’on analyse le passé des puissances industrialisées du Nord, on se rend compte que, plus que tout autre facteur, c’est une foi profonde qui a permis à nos pays d’accéder à l’aisance matérielle qu’ils ont acquise au cours du 20ème siècle ; foi en Dieu, en la patrie, foi en la construction d’un avenir meilleur grâce au labeur et aux sacrifices, foi dans la recherche possible du bonheur.

Comment l’Occident déchristianisé pourrait-il ne pas ressentir de l’inquiétude en découvrant que, contrairement à ce qu’il croyait jusqu’ici, dans notre monde globalisé l’avenir n’appartient pas systématiquement aux maîtres des prouesses technologiques et aux inventeurs de l’Etat providence mais aux dépositaires de la foi, cette foi qui paraît commander tous les autres facteurs du progrès ?

Pierre Kunz

15:00 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook