20/03/2012

Maggie et le consensus

Il faut aller voir le film « La Dame de fer ». Parce qu'il est d'une grande qualité et parce qu'il nous remémore les onze années durant lesquelles, entre 1979 et 1990, Margaret Thatcher a conduit son pays.

Quand la Dame de fer pris le pouvoir, « la Grande Bretagne, dit elle dans ses Mémoires, était une nation hors de combat. Des lustres de gouvernement socialiste et syndical, loin  de renverser le lent déclin relatif du pays vis-à-vis de ses concurrents, l'avaient accéléré et le pays était considéré comme l'Homme malade de l'Europe ». Qu'est-ce donc qui lui a donné l'énergie de mener à chef la colossale réforme économique et sociale qu'elle avait conçue ? Comment a-t-elle réussi à vaincre après une lutte homérique les syndicats qui avaient fini par contrôler le fonctionnement du pays à des fins corporatistes, puis à réduire drastiquement les dépenses publiques et les déficits budgétaires qui mettaient gravement en péril l'économie britannique et la capacité d'agir des autorités, enfin à engager et à gagner la guerre des Malouines ?

La réponse à ces questions réside autant dans les solides convictions philosophiques et politiques de Margaret Thatcher, que dans sa méthode de travail et sa volonté inébranlable.

Fille de petit commerçant, elle s'était très tôt intimement persuadée que les mesures sociales, telles qu'elles sont décrétées dans le cadre de l'Etat providence, encouragent la dépendance, découragent le sens des responsabilités, nuisent au respect des institutions  et favorisent le déclin général de l'autorité. Contrairement à nombre de ses collègues conservateurs la Dame de fer s'est donc toujours montrée peu encline aux compromis si usuels parmi ses amis politiques et n'a jamais cédé aux sirènes du « consensus ».

Sa méthode de travail est demeurée en permanence placée sous le sceau d'une stricte cohérence. Dans ce contexte, absolument déterminée à renforcer le rôle des individus dans le fonctionnement économique et social, à mettre un terme aux excès de l'Etat providence, à accroître l'efficacité des administrations publiques et à libéraliser l'économie comme le marché du travail, Margaret Thatcher est toujours restée inébranlable lorsqu'il était question des fondements libéraux de l'économie et de l'organisation de l'Etat.

A la fin de son « règne », chacun devait en convenir : favorisée certes quelque peu par les circonstances, la méthode Thatcher avait réussi à transformer fondamentalement et durablement le pays, à le régénérer

Lorsqu'on observe cette page de l'histoire britannique depuis la Suisse on ne peut s'empêcher de mettre en relief l'autorité conférée par les institutions anglaises au chef du gouvernement. Disposant d'un cabinet ministériel par définition entièrement acquis à sa politique et pouvant compter sur une majorité parlementaire rarement contestatrice, le Premier ministre ne rencontre que peu de barrières dans la mise en œuvre des politiques que le peuple a implicitement admis en le portant au pouvoir.

Que dire en comparaison des institutions helvétiques et de leur fonctionnement ? Que penser de la « concordance », du conservatisme inhérent à ces institutions, de leur permanence, du rôle prédominant qu'elles accordent aux partis dans la composition des exécutifs, élus de facto à la proportionnelle, et de l'absence de programme de gouvernement, une concordance érigée depuis la dernière guerre mondiale en vertu suprême de la politique  helvétique ?

La situation actuelle de la Suisse aux plans social, économique et budgétaire, montre  que notre « modèle », malgré sa faible adéquation au changement, la « navigation à vue » qu'il induit et la faiblesse des exécutifs qu'il implique, s'est avéré d'une efficacité remarquable depuis un demi-siècle. Il a été déterminant dans l'élévation du niveau de vie des Suisses et leur enrichissement collectif.

Pour autant, dans le monde nouveau qui se bâtit autour de nous, celui qui voit le renforcement ou l'émergence de concurrents particulièrement bien armés sur les marchés qui nous sont essentiels, ce modèle est-il encore compatible avec l'éloge de la lenteur et de la permanence que nous persistons à réciter ? Dans les bouleversements dont nous subissons jour après jour les conséquences saurons-nous contenir la montée des populismes de tous ordres qui menacent le fonctionnement institutionnel ? Les défis qui s'esquissent de plus en plus clairement nous autoriseront-ils encore longtemps à demeurer sur le chemin auquel nous sommes tant attachés ? On ne peut qu'en douter au vu de notre incapacité croissante à détecter et à éviter les pièges à temps.

Pierre Kunz

Billet extrait d'un article publié ce jour par le quotidien Le Temps

 

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