22/02/2012

Christoph Blocher, vedette du grand écran ?

 

Pour la vaste majorité des acteurs politiques du pays le petit déjeuner passa de travers ce jour de février quand, de bon matin, ils apprirent que le cinéaste Stéphane Bron s'apprêtait à tourner un film sur Christoph Blocher. Non parce qu'ils se seraient sentis submergés à ce moment par un sentiment de jalousie. C'est plutôt l'incrédulité qui les envahit, tant ce projet leur parut incongru dans le contexte suisse, tant il s'écarte de la manière dont, en Helvétie, on s'intéresse aux élus, aux conseillers fédéraux en particulier. Concordance et collégialité obligeant, de tout temps la discrétion, la grisaille et l'oubli ont prévalu sur les éclairages.

Pourquoi cette mise en lumière surprenante ? Christoph Blocher mérite-t-il le privilège des paillettes du septième art ?

Dans certains milieux on l'aime, on l'adore même. Ailleurs on le déteste, on l'exècre parfois. Lui-même et l'UDC ont sans nul doute atteint leur zénith. La culbute politique du mentor et celle du parti ont d'ailleurs commencé et c'est probablement ce constat qui avant tout autre motif a amené l'ancien conseiller fédéral à collaborer à ce tournage. Il est vraisemblable aussi que ce film se révèle comme l'ultime concession d'un homme de pouvoir à un ego surdimensionné.

Quoi qu'il en soit il est juste que l'histoire retienne le rôle exceptionnel, aussi imprévu que dérangeant, de Christoph Blocher dans le déroulement des trois dernières décennies de la vie politique suisse. Avant lui, jamais en effet un politicien n'avait tant marqué et transformé le paysage politique et médiatique d'un pays ancré depuis 150 ans dans ses schémas conservateurs et la permanence. Durant tout ce temps la composition du parlement fédéral et du gouvernement de la Confédération s'est certes adaptée peu à peu à l'usure des radicaux mais les institutions n'ont pas évolué et, surtout, l'usage qu'en ont fait les partis politiques n'a jamais changé.

Christoph Blocher est l'unique représentant de l'élite politique aux affaires helvétiques à avoir posé la question de la gouvernance du pays en des termes nouveaux. Il est, au cours des décennies qui ont suivi la fin du dernier conflit mondial, le seul homme politique suisse d'envergure ayant sérieusement ambitionné de remettre en question la concordance.

Voici une quinzaine d'années son objectif était clairement d'éliminer le PS du Conseil fédéral, cela dans l'objectif d'une « concordance restreinte », celle fondée sur un programme de gouvernement susceptible de rassembler fermement tous les membres du collège gouvernemental et engageant chacun d'eux, de même que leur parti. Il avait compris le premier que l'évolution du monde, de notre environnement politique, social et économique impose le renforcement de notre exécutif confédéral. Et personne sinon lui, dans la sphère fédérale, a ouvertement, pendant un temps au moins, reconnu le besoin au parlement d'une majorité pro-gouvernementale structurée et solide, et parallèlement regretté l'absence aux Conseil national d'une opposition crédible.

Il a échoué. En premier lieu parce que les dirigeants des autres groupes, viscéralement attachés au confort et aux avantages immédiats qu'ils tirent du statu quo, n'ont pas voulu adhérer à ce projet. En second lieu parce que Christoph Blocher, « dopé » par les succès électoraux de l'UDC, a probablement cru pouvoir imposer ses vues par d'autres méthodes. Il a alors peu à peu modifié son discours et son action pour formuler des exigences relevant clairement de la démagogie et du populisme. Un changement de cap malheureux qui s'est traduit par une dérive durable de la vie démocratique helvétique et par l'affaiblissement des autorités fédérales.

Les historiens ne manqueront pas d'étudier le phénomène Blocher, les multiples facettes du personnage, son accession aux plus hautes fonctions du pays puis les raisons de son déclin comme celui, inéluctable, du parti auquel il a su donner son extraordinaire développement. Mais d'ores et déjà la trajectoire exceptionnelle de l'homme vaut bien un film.

Pierre Kunz

 

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