09/11/2011

Qui trinque quand l'Etat a chanté avec les cigales ?

La Constituante genevoise, dans deux ou trois semaines, va aborder la question de la limitation constitutionnelle des déficits budgétaires et de la dette publique. Les débats seront vifs, à n'en pas douter, entre les défenseurs de la saine gestion et ceux qui sont toujours prêts à gonfler « pour la bonne cause » les dépenses de l'Etat. Dans le but de poser le cadre des débats on retiendra les deux constats les plus critiques de la situation genevoise.

En premier lieu il convient de noter que, contrairement aux autres cantons suisses, depuis la sortie de la crise du début du siècle Genève n'a réduit que dans une très faible mesure son endettement public. Celui-ci se chiffrera à 11milliards de francs à fin 2011, compte non tenu des 6 à 8 milliards d'engagements "hors bilan", et sera le plus fort du pays. Il faut savoir d'autre part, conséquence du constat précédent, que la dette publique genevoise constitue aujourd'hui à elle seule plus du quart des dettes cantonales helvétiques cumulées alors que les habitants du bout du lac ne représentent que 6,4 % de la population suisse.

Jusqu'à il y peu, les adversaires de la rigueur budgétaires, nombreux au sein du monde politique genevois, répondaient avec condescendance à leurs contradicteurs : « Mon bon Monsieur, vous n'avez pas encore compris que l'Etat, contrairement aux entreprises, est pérenne ; les créanciers, pas plus que les bénéficiaires des aides publiques et les contribuables, n'ont de soucis à se faire ». L'actuelle crise européenne de la dette et la faillite déclarée ou masquée de certains Etats, ajoutées aux déficits considérables annoncés pour ces prochaines années à Genève et à l'incapacité désormais patente des deux principales caisses de pension publiques cantonales de faire face à leurs engagements, met en évidence l'aveuglement, à gauche comme à droite, des acteurs politiques et jette une lumière crue sur les conséquences de leur insouciance coupable.

Car qui va subir les conséquences de l'obligation pour l'Etat de Genève de limiter son rôle ? Les moins bien lotis d'entre nous, certes, parce qu'ils se verront confrontés aux réductions des aides sociales et aux diminutions des rentes vieillesse. La classe moyenne surtout, parce que de surcroît l'Etat se sentira autorisé à accroître ses ressources en augmentant encore la pression fiscale directe ou indirecte sur les contribuables, mesure dont cette partie de la population se révèlera comme depuis toujours la principale victime.

Depuis toujours, en effet. Cet échange de propos vieux de quatre siècles, attribué à Colbert et Mazarin, et tiré du livre d'Olivier Celik Le Spectacle du pouvoir, le rappelle éloquemment.

Colbert : Pour trouver de l'argent, il arrive un moment où tripoter ne suffit plus. J'aimerais que Monsieur le Surintendant m'explique comment on s'y prend pour dépenser encore quand on est déjà endetté jusqu'au cou ...

Mazarin : Quand on est simple mortel, bien sûr, et qu'on est couvert de dettes, on va en prison. Mais l'Etat, lui, c'est différent. On ne peut jeter l'Etat en prison. Alors il continue, il creuse la dette ! Tous les Etats font ça.

Colbert : Ah oui ? Cependant, il nous faut de l'argent. Comment en trouver quand on a déjà créé tous les impôts imaginables ?

Mazarin : On en crée d'autres encore.

Colbert : Nous ne pouvons pas taxer les pauvres.

Mazarin : Ni les riches, ils ne dépenseraient plus. Or un riche qui dépense fait vivre des centaines de pauvres.

Colbert : Comment alors fait-on ?

Mazarin : Il y a quantité de gens qui sont entre les deux, ni pauvres ni riches. Des gens qui travaillent, rêvant d'être riches et redoutant d'être pauvres ! C'est ceux-là que nous devons taxer, encore plus, toujours plus. Ceux-là, plus tu leur prends, plus ils travaillent pour compenser. C'est un réservoir inépuisable.

Etant donné l'état du monde qui nous entoure aujourd'hui et connaissant les enseignements du passé, combien seront-ils les constituants qui persisteront  dans leur opposition à l'inscription d'un frein à l'endettement dans notre future constitution ? Et comment justifieront-ils leur refus au vu des résultats bénéfiques apportés par cette mesure ailleurs en Suisse ?

Pierre Kunz, constituant

 

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