24/10/2011

La faim dans le monde, Ziegler contre Charvet

Les difficultés alimentaires dont les médias se sont fait l'écho ces dernières années conduisent immanquablement à se demander si les exploitations agricoles de la planète suffiront à assurer une production susceptible de nourrir la totalité de l'espèce humaine qui comptera 9 milliards d'individus en 2050, soit 3 de plus qu'aujourd'hui

On peut bien sûr aborder la problématique de l'alimentation mondiale sur le mode de la croisade. C'est le ton qu'a choisi Jean Ziegler. Passionné, fidèle à la rhétorique du militant outragé à laquelle il nous a habitués, le sociologue genevois ne se prive pas, dans le livre (*) qu'il vient de signer, du recours aux substantifs et aux adjectifs qu'il affectionne. Rassemblée en deux phrases sa thèse se rédigerait ainsi : « La faim dans le monde est le fruit d'un crime organisé par des requins-tigres, des prédateurs féroces qui opèrent au sein de la bourse des matières premières de Chicago et parmi les dirigeants des hedge funds installés au bout du Léman. Ces criminels bénéficient de surcroît de la complaisance de l'OMC, du FMI et de la Banque mondiale ».

Mais on peut traiter la question de manière plus approfondie, plus constructive aussi. C'est à cette tâche que se livre le Jean-Paul Charvet, professeur à l'université de Paris Ouest, dans l'ouvrage remarquable qu'il a publié voici quelques mois (**). Dans les pages de l'atlas consacrées à la problématique de l'alimentation mondiale, l'auteur ouvre les yeux du lecteur sur trois constats éclairants.

Le premier est d'ordre général. « Il a été montré clairement, dit-il, que, particulièrement en Afrique, les crises alimentaires sont moins liées aux crises climatiques qu'à des conflits d'ordre politique à l'intérieur des Etats ou à des conflits armés entre Etats. » Dans son ouvrage le professeur français ne met que marginalement en cause la spéculation, les achats de terres agricoles par les pays riches et les grands organismes cités plus haut. Il insiste principalement sur l'impéritie des gouvernements des pays pauvres, le poids des pays émergents dans la problématique et le protectionnisme des Etats occidentaux.

Le deuxième constat concerne plus directement l'agriculture africaine. Les cultures commerciales d'exportation (café, cacao, coton, huile de palme, etc.) y ont été trop souvent présentées comme antagonistes aux cultures vivrières, alors qu'elles sont dans bien des cas complémentaires ». Et l'auteur de souligner plutôt combien « l'agriculture africaine souffre d'abord de ses encadrements : balkanisation de ses marchés et problèmes de gouvernance ». Il est urgent insiste-t-il d'assurer un retour aux investissements consacrés à l'intensification des productions en même temps qu'une protection suffisante des productions locales contre les importations à bas prix venues du marché mondial ».

Le troisième constat nous mène au Brésil. L'agriculture vivrière, exploitée en petites exploitation le plus souvent familiale, y « participe très largement à l'alimentation de la population brésilienne ». La grande agriculture capitaliste qui s'y est fortement développée en parallèle est quant à elle principalement tournée vers l'exportation, domaine où le pays devance désormais les USA pour nombre de produits. Le Brésil est devenu d'ailleurs le premier exportateur mondial de sucre, de café et d'éthanol.

Au-delà des polémiques, quelles pistes le professeur français invite-t-il l'humanité à suivre si elle entend répondre au défi alimentaire du demi-siècle qui s'est ouvert ?

En premier lieu, la bonne gouvernance des pays pauvres doit les conduire à protéger leurs structures agricoles. Quant aux grands acteurs planétaires, il leur revient de mieux encadrer et réglementer les marchés, ne serait-ce que pour limiter les effets de la spéculation qui, il faut le rappeler, n'est que la conséquence de leur mauvais fonctionnement. « Mettre en compétition sur un même marché mondial des agricultures dont les productivité par unité de main d'œuvre varient de 1 à 1000 n'a pas de sens ».

En deuxième lieu, Jean-Paul Charvet, juge incontournable l'inversion de la « transition nutritionnelle » observable actuellement partout dans le monde, à savoir le passage de rations alimentaires fondées sur la consommation directe de céréales et de féculents vers une consommation accrue de protéines animales qui finalement augmente la demande de grains.

En troisième lieu, l'auteur relève que « pour seulement maintenir le niveau moyen actuel de consommation de céréales par habitant, la production mondiale de grains devra passer de 2 à 3 milliards de tonnes entre 2000 et 2050 ». Il s'agira donc inéluctablement de mettre en exploitation en tout cas partielle les principales réserves de terres agricoles nouvelles qui se trouvent sur les surfaces boisées des forêts tropicales sud-américaines, africaines et sud-asiatiques. Tout aussi indispensable s'avère un large recours aux techniques agricoles « productivistes »,  celles qui seules permettront d'atteindre l'objectif, c'est-à-dire, le recours renforcé à l'irrigation, aux intrants  d'origine industrielle et aux semences issues des biotechnologies.

Il ne suffit pas, comme le fait Jean Ziegler, de crier au scandale de la mauvaise utilisation des ressources alimentaires de la planète. Encore faut-il procéder à l'analyse scientifique de cette question essentielle pour l'avenir de l'humanité. Exercice auquel se livre de manière convaincante le professeur Jean-Paul Charvet.

Pierre Kunz

 

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21/10/2011

La réforme de la fiscalité est en marche

L'Assemblée constituante a validé la proposition de la commission « organisation territoriale et relations extérieures » qui vise à introduire l'imposition communale au lieu du domicile. Ce vote est historique pour Genève qui connaît encore, à l'inverse de tous les autres cantons de Suisse, un régime d'imposition prioritaire au lieu de travail.

De l'avis de la majorité des constituants, l'imposition au lieu du domicile apportera un souffle nouveau à Genève, particulièrement en matière de création de logements. Les communes suburbaines devraient en effet ainsi cesser d'être incitées à privilégier l'accueil des entreprises plutôt que celui de nouveaux habitants. A l'évidence, aux yeux de élus qui ont fait passer le projet jeudi soir, la pénurie de logements à Genève, la plus aigue du pays, est en partie au moins la conséquence directe de la fiscalité communale anachronique en vigueur chez nous.

Bien évidemment, la réforme ainsi engagée sera accompagnée par d'autres modifications structurelles : celle de la péréquation intercommunale qui doit évoluer vers davantage de simplicité et moins d'inégalité dans le train de vie des communes ; celle aussi d'une nouvelle répartition entre les communes, la Ville essentiellement, et le canton de certaines tâches et de leur financement. On pense plus particulièrement aux institutions culturelles et sportives qui actuellement sont intégralement à la charge des habitants de la Ville malgré leur rôle manifestement d'importance cantonale voire régionale.

Le PS, par la plume de son chef de groupe Cyril Mizrahi, rejette aujourd'hui sur son blog, dans des termes aussi violents que contraires aux faits, cette réforme pourtant incontournable aux yeux de ceux qui ont les yeux fixés sur l'avenir du canton et de ses habitants. Manifestement cette réaction repose sur des a priori que le Conseil d'Etat, qui soutient unanimement le changement, récuse. Il ne s'agit pas d'une « attaque en règle contre la Ville au profit des contribuables aisés » puisque celle-ci ne verra pas son équilibre financier atteint, cela grâce aux diverses mesures d'accompagnement envisagées. Il n'est pas vrai que « les finances des communes seront mises en péril » puisque la quasi-totalité d'entre-elles verront leurs revenus de fonctionnement croître grâce à la nouvelle péréquation envisagée.

Il n'est pas correct enfin de prétendre, comme le fait Cyril Mizrahi, « qu'en l'état le projet constitutionnel n'a plus de chances de passer la rampe ». Au contraire, il en a désormais plus que jamais.  Les grandes communes suburbaines, Lancy, Vernier, Thônex, Versoix, Bernex et Onex en particulier, seront en effet les principales bénéficiaires de la réforme, comme le démontrent les analyses réalisées par les services du Département conduit par le conseiller d'Etat David Hiler.

Pierre Kunz, constituant

 

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17/10/2011

Elections, la ronde des boucs émissaires

La campagne électorale des Chambres fédérales s'achève. Jamais jusqu'ici les discours, les écrits, les débats ne se sont concentrés autant sur les urgences et les symptômes. Jamais dans le passé les questions de fond n'ont été aussi peu abordées.

Signe des temps troublés et incertains ? Complexité croissante des questions politiques ? Primat renforcé de l'immédiateté ? Paralysie institutionnelle du pouvoir ? Dérive de la démocratie parlementaire vers le pouvoir de la rue et du Café du commerce ? Toujours est-il que le ton de la campagne a été donné, au cours des dernières semaines, par ceux qui se sont astreints à invectiver les « coupables » des maux qui bousculent notre société. Sans analyse des éléments constitutifs des problèmes évoqués, sans référence aux données institutionnelles, sans égard pour le contexte économique et géopolitique dans lequel ils s'inscrivent, les tribuns ont concentré leurs discours et leurs écrits sur la désignation de boucs émissaires commodes.

Florilège. Les primes d'assurance maladie croissent sans cesse ? C'est la faute aux assureurs. Le chômage reste au bout du lac le plus élevé du pays ? C'est la faute aux frontaliers. Les Genevois ne trouvent plus de logement ? C'est la faute aux bilatérales. On ne peut plus circuler à Genève ? C'est encore la faute aux frontaliers. Les loyers augmentent ? C'est la faute aux sociétés étrangères qui amènent avec elles à Genève leurs employés étrangers ? La petite criminalité et l'insécurité se renforcent ? C'est la faute à l'immigration massive. Les Etats doivent économiser ? C'est la faute aux banques. La prévoyance sociale perd son équilibre, les prestations sont en danger ? C'est la faute aux riches qui ne paient pas assez d'impôt.

Et pourtant ! La vérité sur ces questions, souvent dérangeantes certes pour les autorités en place qui n'ont su prévoir et apporter les réponses adéquates, ne saurait se résumer à ces slogans populistes et leur solution ne peut naître de la mise à mort des boucs émissaires. Deux exemples.

Les candidats MCG ont placé l'accusation des assurances maladie au coeur de leur campagne électorale. Selon eux, les assureurs sont des voyous organisés pour voler le peuple des assurés. Pourtant les assurances ont été mises dans leur rôle par une loi, la LaMal, votée il y a une vingtaine d'années par le parlement fédéral. Elles ne font qu'appliquer cette loi sous le contrôle des autorités du pays. Quant aux coûts engendrés par l'administration de ces institutions, réserves comprises, chacun sait ou devrait savoir qu'ils ne représentent que quelques pourcents des 50 milliards par an que les Suisses consacrent à leur santé. Ces frais et ces réserves ne peuvent donc expliquer même partiellement la hausse continuelle des primes d'assurance.

La gauche, pour sa part, ne cesse de stigmatiser le rôle des banques dans la crise de la dette. Selon elle, si les Etats sont dans l'obligation de resserrer leur action sociale et leurs prestations c'est parce que les banques, par leurs excès spéculatifs passés, mettent aujourd'hui en danger les finances publiques. Mais ce faisant les pourfendeurs du monde bancaire évacuent dans leurs discours la véritable cause des programmes d'austérité qui frappent les couches sociales les plus fragiles, c'est-à-dire la mauvaise habitude qu'ont prise les Etats occidentaux, Genève notamment, de vivre au-dessus de leurs moyens, d'être généreux avec l'argent emprunté. Les milliards requis par le sauvetage des banques ne représentent qu'une faible partie de la dette publique des Etats.

Dans ce contexte la palme de la mauvaise foi (et de la stupidité !) revient sans conteste à ces collectivités régionales françaises qui ont conclu avec les banques au cours des années passées des accords très spéculatifs pour financer leurs dettes à meilleur compte. Elles prétendent qu'elles auraient été mal conseillées et qu'elles « ne savaient pas s'exposer au risque de devoir assumer la mauvaise part de ces accords, c'est-à-dire de lourdes pénalités en cas de retournement du marché ».

« Chacun conçoit les affaires politiques selon la portée de son esprit », écrivait le Cardinal de Richelieu. Dans notre démocratie cette conception de chacun a une conséquence : la composition pour 4 ans du Conseil national et du Conseil des Etats.

Pierre Kunz

 

 

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10/10/2011

L'immobile Direction de la mobilité

Voilà près d'une décennie que des conseillers d'Etat écologistes sont en charge de la Direction générale de la mobilité. Il faut bien, en effet, parler de « charge » tant ce service semble avoir souffert durant ce laps de temps de l'improvisation permanente régnante et de l'absence de toute stratégie globale en matière de déplacements. Pas étonnant que le verdict concluant l'audit réalisé dans ce service soit aussi accablant : « Il faut tout restructurer. En l'état, la DGM est incapable d'assurer la planification des flux de circulation à l'échelle cantonale ».

Deux remarques au moins s'imposent à ce sujet.

Il est surprenant que pratiquement personne au sein de la classe politique et des médias n'ait relevé la faillite du Conseil d'Etat dans cette affaire. Une fois de plus, le gouvernement « collégial » mais surtout Robert Cramer, responsable de ce service durant de longues années, et son successeur, Michèle Künzler, sont traités comme une espèce ministérielle hors sol, irréprochable. Et tous de s'acharner sur un chef de service qui, comme nombre de ses collègues de même niveau, s'est toujours trouvé désarmé face aux incohérences nées de l'absence de véritables lignes directives et des discours démagogiques de ses chefs successifs de département, des discours servant de substitut à une vraie politique en matière de mobilité.

On soulignera que tout récemment, dans le secteur privé, suite à un problème interne grave c'est la tête la plus haute de la banque en cause qui est tombée, cela  de manière justifiée aux yeux d'une population qui trouve normal que les dirigeants assument les échecs et les dérives de leur gestion. Mais pourquoi diable n'en va-t-il pas de même dans la gouvernance de notre Etat ?

On notera en deuxième lieu la manière dont Michèle Künzler a « empoigné » le problème qu'elle a cru discerner lors de sa prise de fonction. Comme l'on procède en général dans l'administration publique, comme réagissent presque tous les conseillers d'Etat confrontés avec un problème de gestion, la nouvelle ministre, avant toute analyse approfondie de la situation, a ... obtenu 5 postes supplémentaires ! Et l'on peut prendre le pari que les problèmes de la DGM, tels que mis en évidence par l'audit, ne seront pas surmontés par une remise en question des structures et des modes opérationnels. Parce qu'il est politiquement plus commode de procéder ainsi, ils feront l'objet d'un traitement « volumétrique » seulement. Pour éviter des vagues dans les relations « consensuelles » du Conseil d'Etat avec les syndicats de la fonction publique, dans quelques mois, chacun pourra constater que le personnel du service, placé sous une nouvelle direction, aura été fortement accru et que « l'atmosphère de travail est désormais exemplaire ».

Mais, pour autant, parce que Michèle Künzler ne dispose pas d'une vision rationnelle, solide et adaptée aux enjeux de la mobilité genevoise, il est très improbable que  la DGM planifiera mieux qu'aujourd'hui les infrastructures requises par l'avenir du canton. Ses ingénieurs continueront de s'occuper principalement de la planification de nouveaux giratoires. Des sémaphores aussi, et de la rapidité de leurs passages du vert au rouge.

Pierre Kunz

 

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