07/05/2011

L'aveuglement des partis traditionnels

Les institutions politiques helvétiques, certes, ne favorisent guère les exécutifs forts. Elles imposent en effet non seulement un puissant conservatisme mais aussi une limitation drastique du pouvoir des acteurs. Certains tirent de ce double constat, ajouté à la piteuse image actuelle de la gouvernance de la Confédération et de plusieurs cantons, que la Suisse moderne serait devenue ingouvernable. Ils se trompent.

En réalité, l'explication de la faiblesse gouvernementale n'est que subsidiairement d'ordre institutionnel. Elle réside essentiellement dans le fonctionnement aujourd'hui anachronique des partis politiques traditionnels, de ceux qui jusque dans les années 1980 « faisaient » la Suisse, à savoir le PRD, le PDC et le PS.

Contrairement à l'UDC, qui comptait peu alors mais qui a su depuis répondre aux exigences de la modernité, ces trois partis ont continué à fonctionner selon les recettes qui leur ont permis d'accaparer à leur profit les institutions politiques du pays et qui leur ont valu tant de succès et de confort. Alors que les citoyens rencontrent chaque jour des difficultés nouvelles dans leur existence familiale, sociale et professionnelle à cause de l'ouverture des frontières et des bouleversements de notre environnement technologique, ces formations continuent de distiller leurs discours d'un autre âge, forgés dans le « prêt-à-penser », empreints de « valeurs, de visions et de concordance ». Des discours qui s'inscrivaient efficacement dans les nécessités du monde bipolaire d'alors mais qui ne trouvent plus d'ancrage dans la vie et les préoccupations actuelles des habitants du pays. Des discours masquant mal le véritable objectif de leurs auteurs : conserver le statu quo en matière de partage du pouvoir et des sièges entre « les ayant-droit historiques ».

A l'évidence, c'est dans ce déni des réalités que se situe ce que certains, banalisant le phénomène, appellent « l'émiettement naturel des courants de pensée », à savoir l'origine de la croissance de l'UDC et l'émergence des nouvelles formations désormais actives sur l'échiquier politique helvétique. Et c'est à la capacité de leurs dirigeants de tenir, eux, un langage concret, direct, éloigné du politiquement correct et transgressant les tabous, qu'elles doivent leur attrait grandissant dans la population.

Forts de leur réussite passée, les partis traditionnels se sont ossifiés autour des recettes qui ont fait leur histoire. Parce que les décisions qui y sont prises sont destinées à répondre non pas aux exigences économiques, sociales et politiques du présent mais aux inquiétudes « d'apparatchiks » et d'élus préoccupés principalement par leur carrière politique et par la conservation de leurs sièges. Des apparatchiks et des élus qu'intéresse seulement subsidiairement l'indispensable modernisation de leur parti. D'où l'ostracisme qu'ils cultivent et l'effarouchement hypocrite qu'ils affichent à l'égard des nouveaux venus sur la scène politique, même lorsqu'ils se situent dans un courant de pensée proche.

Genève ne fait bien sûr pas exception. La situation y est particulièrement caricaturale sur la droite de l'échiquier politique, le PS ayant su s'accommoder de l'existence de la gauche extrême et des Verts, contrairement aux trois partis bourgeois baignés dans leurs certitudes et une bonne dose d'arrogance.

Qu'a-t-on vu en 2001, lorsque l'UDC est apparue au Grand Conseil ? Le rejet systématique par les dirigeants et les élus radicaux, libéraux et démo-chrétiens de toute collaboration avec « les suppôts genevois de ce diable de Blocher ! », avec « ceux dont les valeurs sont si éloignées des nôtres ! ».

Résultat ? Renforcement de la tendance isolationniste de l'UDC genevoise, approfondissement des excès de langage de ses élus, affaiblissement de cette formation au profit d'un nouvel adversaire encore plus malcommode, le MCG, et ... enchaînement des défaites électorales pour l'ensemble de la droite au profit de la gauche. Des défaites entachées de surcroît par des rabibochages électoraux de dernière minutes aussi pitoyables qu'incompréhensibles par les citoyens.

Quand les partis bourgeois, à Genève comme ailleurs en Suisse, décideront-ils de mettre un terme à leur décadence en retrouvant les vertus démocratiques ? Quand décideront-ils de renoncer à la défense de leur prés-carrés au profit de l'intérêt de leurs électeurs ? Quand entreprendront-ils de collaborer effectivement entre eux et avec leurs nouveaux « partenaires » idéologiques sous le sceau de véritables programmes politiques engageant les partis signataires et leurs élus ?

Pierre Kunz

 

 

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