27/04/2011

Indignons-nous !

S'indigner, résister, dire « non ! » constituent des vertus auxquelles, en politique et en matière d'éducation comme au plan professionnel, il faut adhérer sans retenue.

Aussi, lorsque le rouleau compresseur médiatique s'est mis en route pour vanter les mérites de « Indignez-vous ! », nombreux ont été ceux qui, instinctivement, ont éprouvé de la sympathie pour le vénérable Stéphane Hessel : être encore capable, à près de cent ans, non seulement d'en appeler à l'indignation et à la résistance mais encore d'élever sa publication au rang de succès commercial, chapeau ! Pourtant, à cause de l'unanimité douteuse entourant cette publication dans les médias, ils sont restés tout aussi nombreux ceux qui se sentaient peu enclins à consacrer du temps à la lecture de cette prose.

Mais certains, parce que par exemple ils l'ont reçu en cadeau, ont été amenés malgré leurs réticences à parcourir le texte publié par Hessel, d'autant plus que le cadeau était complété par le recueil d'un entretien que l'ancien résistant a accordé en février dernier à un jeune journaliste, préoccupé lui aussi par les problèmes de notre temps.

Un parcours pénible.

« Indignez-vous ! » et les confidences que Hessel a accordées par ailleurs ramènent en effet à une pensée superficielle, exprimée par un petit soldat rose-vert, à propos de quelques questions à la mode. Des questions traitées au jour le jour depuis des années par bien des échotiers.  En dernière analyse, « Indignez-vous ! » ne dépasse pas le niveau d'une proclamation fade, mise en exergue par la presse bien pensante sans égard pour l'insuffisance de profondeur de son contenu.

Les bons sentiments convoqués par Hessel au détriment de la raison finissent par laisser indifférent tant ils sont disparates et manquent de cohérence. Ils paraissent d'ailleurs davantage sélectionnés en fonction de l'actualité que par les convictions de l'auteur. C'est à l'évidence pour cela que ce dernier reste silencieux à propos du nucléaire, sujet pourtant éminemment lié à la problématique de la protection de l'environnement qui retient sa plus grande attention. Gageons que si la catastrophe de Fukushima s'était produite avant la publication de son ouvrage, Hessel n'aurait pas manqué d'y consacrer un pavé dans son texte.

Il y a plus dérangeant. Les affirmations qui ponctuent le discours de celui qui prétend avoir contribué en 1948 à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'Homme sont généralement mal fondées. Plus d'une fois, par exemple, Hessel marque sont indignation face « aux inégalités sociales, à la juxtaposition de l'extrême richesse et de l'extrême pauvreté » et face à « l'aggravation de l'écart qui existe entre les pays riches et les pays pauvres, particulièrement ces vingt dernières années ». Mais Hessel n'argumente pas honnêtement lorsqu'il relie sa condamnation des inégalités sociales à cette Déclaration. La lecture de celle-ci montre en effet qu'il n'y est nulle part fait mention d'un objectif égalitariste, intenable au demeurant. Les droits de l'Homme visent, plus raisonnablement, la sécurité sociale, indispensable à sa dignité (art. 22), et un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille (art. 26).

En d'autres occasions Hessel fait preuve d'incohérence, se trompe gravement de diagnostic et recourt à des contre-vérités. C'est notamment le cas lorsqu'il stigmatise « l'économie commerciale » promue par l'OMC et qu'il se lamente à propos de ce qu'il nomme « les échecs du développement des pays pauvres au cours du dernier demi-siècle ». A cause, dit-il, « des pays industrialisés qui n'ont pas tenus leurs engagements en matière d'aide ». Or, l'évolution des pays du sud, celle de la Chine, de l'Inde, de l'Indonésie et du Brésil en particulier, démontre que c'est précisément cette économie commerciale, autrement dit la globalisation des échanges de biens, de services et de capitaux et l'accès du Tiers Monde aux marchés mondiaux, qui favorise la croissance économique et sociale des anciennes colonies européennes. Une économie mondialisée qui permet aux pays pauvres, infiniment mieux que l'aide financière de l'Occident, de progresser par l'intelligence et le travail de leurs populations.

Il y a donc de quoi s'indigner ! Surtout à l'égard de ceux qui, au sein de la sphère médiatique, ont couvert de louanges un pamphlet probablement sincère mais d'un simplisme évident et fourmillant d'erreurs de jugement.

Pierre  Kunz

 

 

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