13/09/2010

Une bonne terre agricole suisse, c'est quoi ?

 

 

L’Office fédéral de la statistique a publié récemment une étude sur le grignotage des terres agricoles dans notre pays. Une étude sérieuse, comme le sont toujours les travaux de l’OFS. Mais un autre office, l’Office fédéral de l’agriculture, l’interprète de manière discutable.

Les travaux de l’OFS montrent que le mitage du territoire helvétique se poursuit, même si c’est à un rythme ralenti. Cette évolution s’effectue évidemment au détriment des surfaces agricoles principalement. Comment pourrait-il en aller différemment puisque la forêt de plaine, protégée depuis plus d’un siècle, reste intouchable ?

L’OFAG, quant à lui, se déclare inquiet face à ce constat. Cette inquiétude est-elle raisonnable ou ne constitue-t-elle qu’une posture corporatiste et politique ? On serait tenté d’aller directement à cette conclusion notamment à la lecture d’un récent rapport de cet OFAG qui n’a pu s’empêcher d’affirmer que « l’urbanisation intensive a entraîné une nette régression des meilleures terres agricoles », ce qui est absurde.

Mais essayons d’en juger de manière plus approfondie. D’emblée une évidence s’impose. La population de notre pays a considérablement augmenté au cours des dernières décennies. Il est donc logique que les surfaces de notre territoire consacrées à l’habitat se sont accrues proportionnellement puisque les Suisses se laissent difficilement convaincre par la densification des zones à bâtir. Genève illustre mieux que partout ailleurs cette réticence.

Cette croissance démographique est-elle réellement un problème ? Oui pour ceux qui restent agrippés à une Suisse intangible, genre « villa ça m’suffit » ! Mais on sait qu’il s’agit d’une vision insoutenable, fondée sur la même attitude que celle de parents qui refuseraient de mettre au monde plus d’un enfant au motif de ne pas vouloir diviser le patrimoine familial. L’initiative dite « pour le paysage » lancée en 2007 visant à interdire tout accroissement des zones à bâtir en Suisse pendant vingt ans s’inscrit exactement dans ce mode de pensée étriqué. Notre pays est simplement condamné à grandir, pour le bien de tous, anciens et nouveaux habitants.

La hausse constante des revenus en Suisse témoigne des bienfaits de cette évolution. Comme en témoignent la qualité de notre environnement, considéré comme le meilleur de tous les pays développés, et les conditions d’épanouissement de la population qui sont également jugées parmi les plus favorables du monde.

Que penser de la réduction de la surface agricole qui en découle ? D’abord que l’argument de l’OFAG est malhonnête. Il n’y a aucune raison de consacrer à l’urbanisation les meilleures terres agricoles. Les terrains mal cultivables selon exigences d’une agriculture moderne et celles mal situées sont suffisamment nombreuses en bordures des villages et des villes pour qu’on y trouve les surfaces requises par la construction de logements et le développement de zones d’activités. Ensuite que la conservation du statu quo en matière de zone agricole ne garantit pas en lui-même la protection des paysages. A preuve le cas de Genève. Effectivement la zone agricole y est demeurée taboue, mais avec comme conséquences le saccage de celle de la France voisine et le mitage des terres vaudoises proches.

D’autre part, quelles terres répondent, en Suisse, à l’appellation « bonnes terres agricoles » ? S’agit-il de celles qui permettent un certain rendement à l’hectare ? De celles qui permettent à leur exploitant de s’assurer un revenu de Fr. 7’000- par mois ? De celles qui entrent dans les critères de la Confédération servant à déterminer les bénéficiaires des paiements directs ? Ou de celles qui, conformément aux fondements d’une économie libérale, permettent à leur exploitant de vendre sur le marché ses produits à un prix compétitif et de vivre correctement de son labeur ?

Selon certains, cette dernière manière de voir les choses ne serait pas correcte dans un pays comme le nôtre ? Et généralement ils nous parlent alors de la nécessité de protéger nos paysages et des coûts de production qui sont particulièrement élevés chez nous. En argumentant ainsi on plonge dans l’irrationnel.

La protection des paysages est un métier différent de celui de paysan. Il est juste que cette prestation soit rémunérée par les collectivités publiques comme le sont les autres tâches d’intérêt général. Mais on devrait comprendre qu’elle doit être détachée des activités agricoles, particulièrement lorsque celles-ci ne sont pas rentables.

En ce qui concerne les coûts qui pèsent sur notre agriculture, il serait bon de reconnaître enfin qu’ils sont liés principalement au niveau de vie auquel aspirent logiquement les exploitants dans un pays urbain aussi riche que la Suisse. Si l’on excepte l’agriculture de montagne, ce sont les revenus, élevés en comparaison internationale, bien davantage que les conditions d’exploitation ou la qualité des terres qui contribuent à la faible compétitivité des produits de l’agriculture suisse. Une faiblesse d’ailleurs relative puisque certains secteurs, la viticulture notamment, ont montré qu’ils sont capables de relever avec succès le défi de la concurrence internationale.

L’observateur, lorsqu’il se penche sur les questions qui font l’objet de ce billet, est généralement pris d’un malaise. Derrière le monde agricole en difficulté, forcé de se réformer par l’évolution du monde et la libéralisation des échanges, il découvre les manipulations et la propagande de mouvances rétrogrades et inquiétantes. Celles des conservateurs malthusiens, souvent xénophobes. Celles des défenseurs anachroniques de l’autonomie alimentaires. Ceux des intégristes de l’écologie, ces nouveaux animistes. Tous ces adeptes de la fermeture n’entendent pas réellement aider la paysannerie helvétique. Ils ne visent qu’à figer notre pays.

Pierre Kunz

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