14/08/2010

La "boulevardisation" des médias

 

 

L’Université de Zurich, par l’intermédiaire d’un de ses instituts spécialisés, s’est livrée récemment à une enquête destinée à évaluer la qualité de la presse écrite helvétique. Bien. Mais qui donc pouvait ne pas s’attendre aux conclusions de cette étude ?

Il suffit en effet de faire partie des trentenaires et plus pour avoir pu constater, au cours des dernières années, ce que les chercheurs zurichois décrivent, à savoir « le nivellement par le bas des médias suisses, leur tendance à privilégier l’émotionnel plutôt que de décortiquer la complexité des problèmes, la priorité donnée aux informations de divertissement, aux titres clinquants plutôt qu’au contenu ». Pas besoin d’autre part d’être universitaire pour observer le développement des journaux gratuits, saisir le poids que leur succès fait peser sur la santé des journaux traditionnels et mesurer le rôle néfaste qu’ils jouent dans la « boulevardisation » générale de la presse écrite.

On regrettera par conséquent que l’enquête en question se soit limitée à l’écrit. On critiquera en particulier que les chercheurs ne se soient pas penchés sur les raisons de la dégradation qualitative identique que l’on note dans l’information distillée par les chaînes radiophoniques et télévisuelles publiques, en particulier en Suisse romande. Une dégradation qui ne saurait, elle, s’expliquer par la concurrence dont souffriraient la TSR et la RSR. Quelle en est alors l’origine ?

L’abaissement qualitatif de l’information depuis une quinzaine d’années de la RSR et de la TSR s’explique probablement par plusieurs facteurs. Il y a d’abord le monopole dont bénéficient les deux régies, source de tous les gaspillages financiers et humains. Sont en cause ensuite le cauchemar de l’audimat, l’absence de stratégie solide des chaînes, leur gestion calamiteuse des ressources humaines et le statut fonctionnarisé de ces dernières, moins enclines à la créativité et à la qualité qu’à la facilité. Et puis il y a les modes, ces modes misérables généralement importées des pays qui nous entourent, de France en particulier.

Comment ne pas se désoler d’entendre et de voir nos soi-disant journalistes de radio et de TV qui se contentent sur les ondes et les écrans d’interviews superficiels de personnalités politiques sur des « sujets d’actualités », sans même se rendre compte qu’ils ne font que servir la soupe électorale à ces dernières ? Comment ne pas s’affliger de la complaisance dont ils font preuve quand, prétendant contribuer à l’information du public, ils se satisfont en guise de « débats » des brefs combats de coqs qu’ils nous servent sur les sujets politiques, culturels ou économiques du moment ? Il est vrai que cela les dispense de se préparer eux-mêmes de manière approfondie au traitement d’un objet et d’éclairer objectivement et complètement celui-ci pour les auditeurs et les téléspectateurs.

Les constats effectués par les chercheurs de l’Université de Zurich, ajoutés à ceux qu’ils auraient pu faire en étendant leur étude aux autres médias, sont extrêmement préoccupants. Notre pays se caractérise par les combinaisons peu compréhensibles, parfois malsaines, qui découlent de l’interprétation que font les acteurs politiques de la concordance. Au plan fédéral comme dans les cantons il se singularise aussi par la faiblesse de sa gouvernance. Pour la solidité de notre démocratie, il est donc particulièrement important que la sphère médiatique, celle qu’on appelait encore il n’y pas si longtemps le « quatrième pouvoir », joue efficacement son rôle essentiel de critique, d’enquêteur, de révélateur.

Il est bon de relever en conclusion que les chaînes de radio et de télévision suisses alémaniques ne sont pas tombées, en tout cas beaucoup moins, dans les mêmes travers que ceux qui flétrissent la RSR et la TSR. L’information y est bien plus sérieuse, plus complète. Il vaut la peine d’y faire un tour de temps en temps, ne serait-ce que pour se convaincre que l’indigence médiatique n’est pas une fatalité.

Pierre Kunz

16:55 Publié dans Médias | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.