03/08/2010

Les drogues, les politiciens et les experts "hors sol"

 

 

Plus un gouvernement est structurellement faible, moins il a, par absence de colonne vertébrale idéologique, de projets politiques clairs, courageux et ambitieux. Plus alors ses membres recourent aux « experts ». Ceux qui fréquentent les arcanes du pouvoir et du monde politique en général le savent donc bien : c’est à cet étage de la société que celle-ci est confrontée à la plus grande masse de rapports d’experts.

Notre société a forgé son développement sur la raison et le progrès scientifique. Les acteurs du monde politique, quant à eux, se sentent depuis trop longtemps contraints, par les institutions autant que par les obligations de leur carrière, de mettre en avant leur pragmatisme plus que leurs ambitions réformatrices, leurs convictions intimes et la valeur sociétale de leurs projets. Il n’est donc pas étonnant que le pouvoir ait recherché, et trouvé, dans les rapports de spécialistes ou soi-disant spécialistes, élevés au rang d’experts, la réponse à ses problèmes de visibilité.

Réponse d’autant plus aisée qu’un conseiller d’Etat ou fédéral est toujours en mesure de commander les rapports dont il a besoin aux spécialistes dont il connaît la manière de penser et par avance les conclusions.

Il s’agit là d’un mal profond et grave de la gouvernance du pays, que le récent rapport de la Commission fédérale pour les problèmes liés aux drogues (CFPD) vient une nouvelle fois d’illustrer. Comme toujours, le travail de cette commission ne saurait être questionné quant à la démarche scientifique suivie. Pas plus que, scientifiquement, l’on ne peut contester la pertinence de certaines des conclusions.

Pourtant il tombe sous le sens que les recommandations de la CFPD, à savoir, en résumé, qu’il faut dépénaliser toutes les drogues, ne peuvent être politiquement interprétées que comme une immense provocation. Elles s’inscrivent dans ce que quelqu’un a appelé « le culte grandissant de la rationalité et une forme de pensée qui constitue une perversion de l’esprit des Lumières. Une forme de pensée qui coupe la raison d’un ensemble de concepts moraux et philosophiques. Une forme de pensée qui oublie que la science n’est pas une valeur mais une méthode. »

Le travail commandé par le Conseil fédéral à la CFPD, de même que ses conclusions qui étaient prévisibles, ne présentent aucun intérêt pratique. Ils s’apparentent au mieux à un effort académique de recherche fondamentale, au pire à un pur gaspillage des deniers publics. Sauf pour ceux, évidemment, qui ont politiquement et professionnellement intérêt à instiller le doute et la confusion dans l’esprit d’une population et de parlementaires qui restent incapables de porter un jugement objectif sur des questions d’une extrême délicatesse et d’une complexité aussi grande.

L’ensemble des sociétés occidentales souffrent d’un matérialisme et d’un consumérisme effrénés. Nous avons perdu nos repères humanistes au profit d’un humanitarisme de pacotille et de la facilité. Nous ne pensons plus qu’en termes de droits, oubliant les devoirs, la rigueur, l’exigence. Ceux qui nous dirigent devraient avoir compris que les Suisses, comme nos voisins européens, cherchent plus ou moins confusément des chemins nouveaux. Il n’en est rien, manifestement. Au lieu d’éclairer ceux-ci, de nous aider à nous projeter dans l’avenir, nos élites politiques persistent à cultiver les sillons de la technocratie et s’entêtent à rechercher les sujets de leurs discours dans les rapports d’experts « hors sol », des experts qui ne savent que décortiquer le monde.

Pourtant c’est bien au politique que revient la mission de le dessiner et de le construire.

Pierre Kunz

16:11 Publié dans Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

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