29/01/2010

Contre le principe, par précaution

Philippe Roch (PhR) a récemment expliqué dans les colonnes du quotidien Le Temps pourquoi à son avis les Genevois devraient inscrire dans leur constitution le principe de précaution. Il nous paraît au contraire que cette ambition ouvre un chemin dangereux car dès lors il ne s’agirait plus de construire l’avenir en analysant des évolutions vraisemblables, compte tenu des informations disponibles, mais d’imaginer l’irréel, l’impensable puis, au prétexte de notre impossibilité d’être certains … de ne rien entreprendre.

Pour répondre à cet argument PhR insiste sur les mesures législatives qu’il faudra prendre afin de « ne laisser aucun champ libre à l’arbitraire » et de limiter ce qu’il appelle les « dérapages et les abus », autrement dit de veiller que les autorités continuent de prendre les précautions imposées par le bon sens et l’état des connaissances. Une réglementation fédérale existe déjà, dit-il pour rassurer. Mais si tel est le cas et si les problèmes pratiques sont inexistants ou presque pourquoi prendre le risque des dérapages et des abus que PhR semble craindre autant que l’auteur de ces lignes ?

Les exemples que PhR donne pour illustrer l’utilité constitutionnelle du principe de précaution sont peu convaincants. Ce n’est pratiquement jamais l’absence de référence constitutionnelle au principe de précaution qui est à l’origine des excès auxquels se réfère PhR. C’est parfois c’est tout simplement l’insuffisance des connaissances, parfois ce sont des négligences ou des erreurs de jugement que le principe de précaution n’aurait pu prévenir qu’au risque d’une paralysie générale de la société.

On peut certes reprocher aux autorités de l’époque d’avoir par exemple autorisé l’ouverture des décharges de déchets toxiques dont l’assainissement coûte aujourd’hui très cher. Pourtant on doit admettre qu’ici ce n’est pas la non application du principe de précaution qui est en cause mais plutôt un manque de prudence causé par la facilité et l’absence d’alternative évidente. Au demeurant, le coût découlant des conséquences du risque pris permet-il d’affirmer aujourd’hui avec certitude, chiffres à l’appui, qu’au regard des avantages obtenus il ne fallait pas prendre ce risque ?

Il est impossible de répondre sérieusement à ce type de questions. D’où la conception de certains qui laissent entendre que c’est la prise de risque qu’il faut interdire. Mais cette façon de classer l’affaire est absurde car fondée sur un absolutisme qui conduirait par exemple à interdire la circulation automobile au prétexte qu’elle cause en Suisse la mort de plus de 400 personnes par an.

« Le principe de précaution, dit PhR, est applicable lorsque de sérieux indices scientifiques font craindre un risque important, mais que les données scientifiques sont insuffisantes pour prouver de manière absolue et définitive une relation de cause à effet. » C’est dans cette formulation que se situe le danger le plus grave de sa proposition. PhR ne préconise en effet rien moins qu’un bouleversement de l’approche scientifique traditionnelle : celle-ci ne serait plus fondée sur l’expérimentation du connu et la dialectique scientifique mais bien sur l’obligation de démontrer que ce qui paraît improbable, irréel, imprévisible … est impossible.

Il faut souligner aussi que si les constitutions fédérale et genevoise avaient contenu un article impératif à propos du principe de précaution quelques avancées technologiques et sociales seraient tout simplement demeurées irréalisables, avec bien des conséquences négatives sur le niveau de vie de la population et sur sa sécurité sociale.

L’exemple à caractère social le plus frappant est celui du deuxième pilier. Nos autorités auraient dû y renoncer, elles qui, qui savaient que les hypothèses démographiques et financières n’étaient pas fiables.

L’autre exemple, de nature technologique et énergétique, concerne le nucléaire. Etant donné la problématique non résolue des déchets l’application du principe de précaution aurait dû conduire les autorités du pays à refuser de recourir à l’énergie nucléaire. Mais si dans les années 1950 le risque n’en avait pas été pris que serait notre pays qui aujourd’hui produit 40 % de son électricité en centrales nucléaires ? Que serait-il advenu du niveau de vie des Helvètes sans l’appoint de cette source d’énergie ? Pire, que serait notre environnement si cette source d’énergie avait été remplacée par l’utilisation d’énergies fossiles ?

Quant aux effets du principe de précaution, lorsque celui-ci est appliqué par des technocrates et des politiciens, ils peuvent se révéler désastreux. La dernière illustration connue du genre de folies auxquelles il peut conduire est tout récent. Il s’agit de la manière dont l’OMS et les gouvernements occidentaux ont traité au nom de ce principe l’épidémie de grippe A(H1N1).

L’adoption du principe de précaution comme valeur de référence suprême ne peut conduire qu’à la multiplication de ce genre d’aberrations. Pourquoi ? Parce que les dirigeants politiques qui s’y voient soumis ne peuvent plus agir que dans l’hypothèse du pire. Les notions de bon sens, de mesure, ne peuvent plus être prises en compte par ceux qui, en cas d’erreur même infime de jugement, voient leur responsabilité politique et personnelle engagée. Ces dirigeants sont interdits en quelque sorte d’évaluation objective, scientifique et rationnelle des risques.

Pierre Kunz

Texte paru dans Le Temps du 29 janvier 2010

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27/01/2010

Seigneur, ne leur pardonne pas car ils devraient savoir ce qu'ils font !

« Mégaprojet à Vernier : 1000 logements, 4000 emplois ». C’est sous ce titre que la presse genevoise nous apprend qu’un investisseur entend se lancer dans un projet de construction digne des plus belles années du milieu du siècle dernier. Sauf que …

Sauf qu’à l’époque les projets d’une telle envergure – cités de Meyrin, d’Onex, des Avanchets notamment - étaient conduits à terme grâce à une législation favorable, une volonté politique ferme, notamment celle de déclasser les terrains requis, et une large adhésion populaire. Or nous sommes bien éloignés aujourd’hui de cette situation idyllique, les histoires rocambolesques des Communaux d’Ambilly et du projet PAV en témoignent.

Sauf qu’à l’époque les projets de ce type, contrairement à celui qu’on nous annonce, étaient équilibrés. Ils s’inscrivaient dans le cadre d’un développement harmonieux des activités économiques du canton. Même si certaines communes - Onex par exemple - souffrent encore aujourd’hui de l’état de « cité-dortoir » qui est issu pour elles de la construction de ces cités, à l’échelle du canton le nombre des logements en construction accompagnait de manière équilibrée l’accroissement du nombre des emplois créés. Ceux qui venaient à Genève pour y travailler trouvaient à s’y loger. Cet équilibre a été rompu depuis près de trois décennies avec comme résultat qu’actuellement près de 30 % de ceux qui occupent un emploi dans le canton vivent avec leur famille en France voisine ou en Pays de Vaud, ce qui ne manque pas, chacun le sait, de congestionner la circulation routière du canton et d’affaiblir les finances publiques. Où iront se loger les 3000 personjnes qui occuperont les 3/4 de emplois prévus ?

De ce qui précède on doit tirer une double conclusion. 

La première est que manifestement nos autorités restent incapables de forger la politique du logement qui sortira Genève de la pénurie, c’est-à-dire une politique conçue autour d’une part de la nécessité de rattraper le retard de Genève en matière d’habitations, d’autre part de l’équilibre à tenir entre le nombre des emplois créés et celui des logements construits. A preuve nous dit la TdG, « Vernier et l’Etat sont favorables » à ce projet stupéfiant.

La seconde, conséquence en quelques sortes de la précédente, est que ce n’est pas demain que sera creusée la première tranchée. Comment en effet le Conseil d’Etat et la commune de Vernier peuvent-ils imaginer un instant, dans le contexte évoqué plus haut, que ce mégaprojet pourra engendrer autre chose que des espoirs à décevoir, des oppositions innombrables et des discussions sans fins ?

Pierre Kunz

20:30 Publié dans Politique genevoise | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

21/01/2010

Au dessus des lois, un préambule constitutionnel

Une communauté humaine, dont le fonctionnement est organisé par des lois, par une constitution notamment, ne saurait se résumer au tiroir-caisse et à l’arrosoir que ces lois décrivent et mettent en œuvre. Un tiroir-caisse destiné à engranger des recettes fiscales et un arrosoir destiné, lui, à recycler des richesses, à verser des prestations, à faire pousser du temps libre et des loisirs. Ses lois ne suffisent pas à faire d’une collectivité, d’une population ou d’un ensemble de gens une communauté véritable.

Naît une communauté, une civilisation quand cette collectivité, cette population ou ce groupe de gens prend conscience que ses membres partagent une vision identique de l’être humain, qu’ils reconnaissent à celui-ci une dimension spirituelle, qu’ils se rassemblent sur des objectifs et des efforts communs, qu’ils affichent une même volonté de construire leur avenir, qu’ils partagent une culture.

La communauté genevoise existe. C’est parce qu’au-dessus des lois dont elle s’est dotée au cours des siècles, elle ancre depuis toujours son histoire, son existence, son développement et son avenir dans ces idéaux spirituels et humanistes.

Ce n’est parce que l’organisation de l’Etat est et doit rester laïque que ces idéaux spirituels et humanistes ne doivent pas figurer à la plus haute place de notre future constitution, dans son préambule. Au contraire, la laïcité de nos institutions rend d’autant plus nécessaire pour les citoyens le rappel de ces idéaux.

Pierre Kunz, constituant

22:11 Publié dans Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

16/01/2010

Le logement et ses "défenseurs"

 

 

Pour les uns, ceux qui en Suisse et à Genève en particulier profitent du système et qui sont bien logés, il peut paraître amusant d’assister à l’agitation perpétuelle de la question du logement. Pour les autres, qui ne font pas partie de la vaste majorité formant la catégorie précédente, les frustrations sont constantes et innombrables. Ces autres, ce sont les derniers arrivés sur le marché, soit les jeunes et les immigrants, mais aussi tous ceux qui, disposant d’un revenu accru ou voyant leur famille s’agrandir, aimeraient s’installer dans un autre logement, plus vaste. Ce sont ceux qui ne trouvent pas l’objet recherché à un prix raisonnable.

Tous les analystes locaux sérieux connaissent depuis longtemps les causes de cette situation. Et régulièrement l’OCDE attire l’attention des autorités helvétiques sur ces causes. Tout récemment l’organisation a publié un nouveau rapport dans lequel elle insiste en particulier sur les conséquences de la manière désastreuse dont fonctionne le marché du logement en Suisse. On y lit que dans notre pays la cherté des loyers freine la croissance dans la mesure où ces dépenses absorbent une trop grande part du revenu. Certains ménages doivent en effet consacrer jusqu’à 40 % de leur salaire pour se loger.

L’OCDE, rapporte le quotidien Le Temps qui traite de ce rapport, met en cause la trop grande protection des anciens locataires face à ceux qui emménagent dans les immeubles neufs. Cette protection ancrée dans un droit du bail excessivement rigide mène naturellement dans un canton comme Genève, qui applique ce droit d’une manière particulièrement vigoureuse, à la création d’un double marché. L’un où se disputent les logements avantageux qui restent acquis à la majorité privilégiée, l’autre où se négocient les logements chers destinés à la minorité défavorisée. Cette protection amène aussi, très naturellement, le corporatisme dans les métiers du bâtiment, les blocages de toutes natures, la démission des constructeurs, la pénurie générale que nous connaissons et, en fin de compte, l’obligation faite au tiers de la population active du canton de s’établir au-delà de ses frontières.

En considérant cette situation un observateur naïf pourrait conclure qu’il suffirait d’une volonté politique ferme pour remédier aux maux dont souffrent les Genevois en matière d’habitat. Cette volonté existe … mais malheureusement pas du côté des autorités. Elle reste l’apanage des soi-disant « défenseurs des locataires », de l’Asloca pour être précis, et des formations politiques qui depuis trente ans trouvent dans cette croisade leur fonds de commerce électoral.

Quant au gouvernement genevois, qui connaît pourtant bien les effets calamiteux de la situation dans les domaines de l’environnement et des finances publiques, il a pour sa part renoncé il y a bien des années à engager l’effort de convaincre 90 % des électeurs de libéraliser partiellement le marché conformément aux recommandations de l’OCDE, d’en réduire les multiples contraintes et donc de renoncer en partie, dans leur intérêt bien compris et dans celui de leurs enfants, à ce qu’ils croient constituer leur protection.

Et il reste improbable malheureusement que le nouveau Conseil d’Etat rompe avec l’attitude qu’ont affichée depuis plusieurs décennies ses prédécesseurs et qu’il apporte le changement. Même s’il a promis de faire construire 2500 logements en 2010.

Pierre Kunz

 

19:31 Publié dans Politique genevoise | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

15/01/2010

Ca jase autour du jatropha

 

 

On nous apprend ce jour qu’une entreprise entend construire en Argovie une usine de production d’agro-diesel à partir d’une plante originaire du Brésil. Cette plante, le jatropha, permet de produire du carburant de manière plus avantageuse qu’à partir de celles utilisées jusqu’à présent un peu partout dans le monde. D’une part elle est cultivable sur des terres peu propices aux cultures vivrières et d’autre part elle ne porte pas atteinte à l’environnement puisqu’elle ne requiert que peu d’eau et pas d’engrais ni pesticides.

Pourtant une vingtaine d’associations prétendant défendre les peuples en développement et l’environnement de la planète s'opposent, aux dires de la presse, à la construction de cette usine. Voilà qui paraît absurde.

Il est donc probable que l’on se trouve une fois encore face à des associations incapables de comprendre les problèmes qu’elles prétendent traiter et les enjeux qui leur sont liés. Et dans le cas d’espèce on ne peut que demeurer pantois en lisant l’argument qu’elles invoquent pour justifier leur opposition à l'utilisation du jatropha pour poduire du diesel en Suisse : «  Il est planté en Afrique sur des terres de bonne qualité et se substitue aux cultures vivrières. La plante n’étant pas comestible, les paysans qui se concentrent sur sa production n’ont aucun débouché si les prix s’effondrent ; en outre ils n’ont plus de terrains disponibles pour les cultures alimentaires ».

Il faut souligner que si, suivant l’avis de ces associations, les pays d’Afrique renoncent par principe idéologique aux échanges internationaux, fussent-ils de biens agricoles, on voit mal comment ils pourront un jour sortir de leur sous-développement. S’agissant du jatropha, on peut supposer que dans le bilan des échanges d’un pays comme le Mozambique, cité, l’exportation de cette plante sur les marchés mondiaux voire la production locale de agro-diesel se révèle positive et qu'elle permet au pays de trouver en contrepartie et plus aisément, sur ces mêmes marchés internationaux, les produits agricoles et manufacturés nécessaires à sa population.

L’attitude de ces associations, dont Swissaid, si elle reste un inconvénient pour les promoteurs de l’activité industrielle envisagée, constitue par contre un réel obstacle au développement des populations qu’elles affirment vouloir défendre. Et on comprend d’autant moins ces associations qu’elles s’affichent par ailleurs dans le camp des défenseurs de l’environnement. Or chacun sait que les agro-carburants sont nettement moins nocifs à ce titre que les carburants fossiles qu’ils remplacent.

Ces incohérences n’effraient pas non plus certains politiciens suisses. Opposé vraisemblablement par principe aux agro-diesels et probablement en invoquant le « principe de précaution » un conseiller national socialiste, M. Rudolph Rechsteiner, a réclamé un moratoire de cinq ans sur l’importation d’agro-carburants. Sans succès car si la bêtise est universellement répartie elle n’est pas générale.

Pierre Kunz

18:26 Publié dans Développement durable | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

09/01/2010

L'identité nationale ? Du blabla !

 

 

Nos voisins français ont l’habitude des grands débats aussi pompeux que vains. Les échanges verbaux et scripturaux que l’on observe actuellement dans l’Hexagone au sujet de la question de « l’identité nationale » illustre à merveille ce constat.

Qu’est-ce qu’ils entendent, au fond, ceux qui utilisent les mots « identité nationale »? Probablement qu'elle découle des évènements historiques d’un pays, de sa configuration géographique, de ses institutions politiques, des origines de sa population, de sa démographie, de la variété de ses expressions culturelles, de ses mythes, de l’état de son économie. Mais alors ne devrait-on pas plutôt et plus modestement parler des caractéristiques d’un pays et d’un peuple ?

Car si l’identité nationale recouvre effectivement toutes ces caractéristiques, elle ne peut être qu’en perpétuelle évolution. Si on pouvait en prendre une photo aujourd’hui chacun comprend qu’elle ne correspondrait plus demain à la réalité. A chaque instant les citoyens, dans leurs fonctions et leurs initiatives laborieuses, artistiques, sociales, scientifiques, philosophiques, sportives, vestimentaires (!), contribuent à cette évolution. Même s’ils restent très peu conscients du changement qu’ainsi ils entretiennent en permanence. Comme d’ailleurs les acteurs de la scène politiques dont jusqu'à ce jour on n’a jamais rencontré un seul représentant préoccupé par les conséquences de ses décisions sur l’identité nationale.

En quoi par conséquent une vaste enquête destinée à demander aux Français ce qu’ils pensent de l’identité nationale, de ce qu’elle implique, de ses exigences, peut-elle apporter quelque progrès au fonctionnement de leur société ? A supposer que cette enquête débouche sur une liste de références communes et cohérentes à une majorité de Français, que fera-t-on de ceux qui, citoyens eux-aussi, agissent, pensent et ressentent les choses différemment ? Les forcera-t-on à se soumettre ? Légiférera-t-on dans ce but ? Ouvrira-t-on des classes spéciales en vue de « redresser » leurs enfants ? Menacera-t-on de les exclure du pays ? Recommencera-t-on l’opération à intervalle régulier ?

L’identité nationale ça n’existe pas. L’idée de rechercher puis de décréter une identité nationale ne peut donc naître que chez un intellectuel déraisonnable ou chez un politicien avide de présence médiatique. Ou alors dans un esprit perturbé par la peur. Peur de l’autre, peur de l’avenir, peur du changement.

Qui en Suisse pourrait prétendre définir notre identité nationale ? Nos différences ne nous rassemblent-elles pas plus, ne nous identifient-elle pas davantage que ce que nous avons en commun ? Qui a déjà trouvé sous la plume d’un sociologue ou d’un historien suisse les mots « identité nationale » ?

Pierre Kunz

10:53 Publié dans Société - People | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/01/2010

Faut-il interdire la burqa ?

 

 

Sur les ondes de France Inter, mercredi soir, le député UMP Jean-François Coppé, dépositaire d’une proposition de loi exigeant l’interdiction du port de la burqa sur le territoire français, a démontré bien malgré lui l’absurdité de son projet.

Comme il fallait s’y attendre, dans son argumentation l’ancien porte-parole du gouvernement s’est surtout posé en grand défenseur de la femme. Il a longuement insisté sur « le devoir de la société laïque, républicaine et moderne française de promouvoir la dignité et les libertés des femmes, celle de montrer leur visage en particulier ». Mais est-ce que la manière dont le corps de la femme est instrumentalisé à des fins publicitaires dans nos médias est compatible avec le devoir qu’il invoque ? Nombreux sont ceux qui en doutent. M. Coppé ne devrait-il pas dès lors exiger aussi une loi destinée à rendre aux femmes occidentales « leur dignité » ?

Dans la même logique on peut aussi trouver des problèmes du côté des hommes, des orthodoxes juifs par exemple. Certains peuvent considérer que la manière dont ceux-ci se vêtent, se coiffent et ne se rasent pas ne peut être que le résultat d’une pression familiale inadmissible, incompatible avec notre vision de la liberté individuelle. M. Coppé ne devrait-il pas là également exiger un effort législatif pour mettre un terme à « cet abus » ?

Ce qui ne va pas dans le discours de M. Coppé n’est pas sa préférence, que bien sûr l’auteur de ces lignes partage, de croiser dans la rue des femmes non dissimulées. Ce qui est inacceptable c’est sa détermination d’imposer à celles qui ne le veulent pas de se vêtir – ou de se dévêtir - comme les occidentales. Au prétexte de lutter contre les provocations de certains extrémistes il écarte dans sa démarche la liberté individuelle de ses concitoyens et la liberté des familles à vivre leur religion comme elles l’entendent.

Suivre M. Coppé revient en fait à réclamer l’exact contraire des fondements et des objectifs d’un Etat laïc et républicain. Celui-ci impose certes des obligations sévères à ses serviteurs, les fonctionnaires, qui ne sont pas autorisés à porter des signes religieux distinctifs. Mais il garantit par contre à chacun de ses citoyens le droit de croire ou de ne pas croire, de pratiquer sa religion comme il le juge bon et de se vêtir comme il l’entend.

Il n'est pas question ici de défendre le communautarisme et ce que d’aucuns appellent « le multiculturalisme ». Celui-ci, l’histoire l’a montré et l’actualité internationale en témoigne chaque jour, est incompatible avec le fonctionnement harmonieux d’une société. Mais il ne s’agit pas non plus, à l’opposé, d'exiger l’assimilation rapide de ceux qui sont installés depuis peu dans notre pays. Il s’agit d’y favoriser l’intégration progressive de ces derniers. Il s’agit, en toute confiance dans nos valeurs, dans notre culture et dans la force de celles-ci, de reconnaître et d’accepter que les immigrants de première et de deuxième générations ont besoin de temps pour s’adapter à nos coutumes et les adopter. Sans pour autant faire la moindre concession s’agissant du respect de l’ordre juridique auquel nous nous sommes soumis.

Dans un tel contexte chacun comprend que tout interdit du type de celui concernant le port de la burqa venant compléter l’arsenal législatif d’une société ne saurait favoriser le « vivre-ensemble ». Il ne peut que contribuer à créer et à exacerber les tensions.

D’ailleurs, comment faire respecter une telle loi. Va-t-on créer une brigade d’agents, à l’image de ceux qui répriment les stationnements interdits, destinée à amender les femmes voilées ? Les touristes de Moyen Orient qui fréquentent les centres commerciaux en été seront-elles concernées ?

Pierre Kunz

 

 

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