02/10/2009

CEVA, au-delà des slogans les interrogations

 

Jusqu’à ce jour le projet du CEVA a été développé et conduit exclusivement par le Conseil d’Etat et ses services, avec le soutien inconditionnel du Grand Conseil, des associations favorables aux transports publics et de plusieurs élus de France voisine consciencieusement « chambrés » par M. Robert Cramer, grand prêtre du CEVA.

Les médias ont fait la part belle au CEVA. Mais, à quelques exceptions près, ils l’ont relayé sans questionnements approfondis et sans esprit critique. Les rédactions se sont généralement contentées de reprendre les slogans des défenseurs du projet :

· « Il est temps de concrétiser un projet vieux de cent ans »

· « Le CEVA est la colonne vertébrale indispensable à la région »

· « Il est appelé à catalyser le long de son rail le développement économique et du logement à Genève et dans la région »

· « Le CEVA est la pierre angulaire de la mobilité genevoise ; c’est le seul moyen de réduire le flot des voitures qui envahissent notre canton »

· « Il n’y a pas de plan B au CEVA »

L’indigence des chiffres provenant des autorités explique en grande partie la superficialité de l’information distillée par les journalistes. Point de budget d’investissements convaincant. Aucune indication sérieuse relative au financement et au planning des étapes ultérieures de la construction du RER par ses principaux bénéficiaires, nos amis savoyards. Absence de données fiables au sujet des taux d’utilisation prévus. Pas de publication concernant des budgets d’exploitation prévisionnels.

Fort heureusement, depuis le lancement réussi d’un référendum contre un crédit d’investissement complémentaire accordé par le Grand Conseil tout a changé. Vote populaire il y aura. Et les Genevois pourront exprimer leurs interrogations naissantes. Par exemple.

En quoi le CEVA est-il structurant ? Quelques kilomètres de rail entre Genève et Annemasse suffisent-ils à donner corps à l’ensemble de la région ? En réalité, le CEVA ne constitue qu’une infime partie d’un réseau RER qui serait, lui, structurant pour l’agglomération de 900'000 habitants dont on nous parle. Ce RER pourtant, rien ne garantit qu’il verra le jour. Il n’est même jamais évoqué officiellement par la France. Silence particulièrement inquiétant quand on sait qu’il en coûterait près de 15 milliards d’euros à notre voisin. Un voisin qui d’ailleurs peine encore à boucler le financement, modeste, des 120 millions d’euros qu’il a accepté d’apporter au CEVA.

En quoi la construction de logements et le développement des activités commerciales, scientifiques et culturelles tels qu’ils sont prévus aux Eaux-Vives, à la Jonction et à la Praille sont-il dépendants du CEVA ? Des transports publics desservent déjà ces quartiers et peuvent être renforcés. Ils permettent déjà de concevoir et de réaliser ces projets. Pourquoi faut-il le CEVA pour que Genève se remette enfin à construire les logements qui manquent dans le canton ? Après tout, le complexe des Communaux d’Ambilly, celui de la Chapelle-les-Sciers, celui de Bernex, s’ils voient le jour, seront construits hors de toute dépendance à l’égard du CEVA.

Le CEVA constitue-t-il réellement la réponse à l’explosion du trafic automobile dans le canton ? Difficile de s’en convaincre quand on sait que le CEVA, aux dires de ses promoteurs, transportera journellement quelque 50'000 passagers, frontaliers pour la plupart, en 2030. Or déjà aujourd’hui ce ne sont pas moins de 350'000 voitures, véhiculant 500'000 personnes, qui franchissent chaque jour la frontière franco-genevoise.

A-t-on déjà réfléchi sérieusement à l’intérêt pour les Genevois de la vitesse amenée par le CEVA ? Ses chantres peuvent-ils dire combien d’entre eux auront intérêt à se rendre par ce moyen en quinze minutes de Carouge à Annemasse ou en dix minutes, plutôt que vingt en tram, des Eaux-Vives à Cornavin ?

Faut-il absolument, parce que l’idée du CEVA remonte à 1912, le réaliser en 2010 ? Utiliser cet argument ne revient-il pas à construire l’avenir avec l’œil rivé sur un rétroviseur plutôt que d’utiliser des jumelles pour observer l’horizon ? Une analyse, même sommaire, de la situation des transports à Genève montre pourtant que le lien ferroviaire franco-suisse du CEVA est obsolète. Au regard des défis du 21ème siècle il apparaît que les 2 milliards seraient investis plus intelligemment dans la construction d’un grand périphérique ferroviaire, complétant le réseau des trams, et dans l’achèvement par le lac du contournement routier du canton.

La campagne relative au référendum susmentionné mettra en évidence que ce n’est pas le réseau de transports publics, d’ailleurs en plein développement, qui est la source des maux du canton. En vérité Genève souffre de l’incapacité, dans laquelle se sont laissé enfermer ses autorités depuis tente ans, de construire sur son territoire pourtant suffisamment vaste contrairement aux idées reçues, les logements requis pour accompagner le développement remarquable de son économie. Genève subit aujourd’hui des conséquences graves de l’exportation aussi durable que malsaine, en Pays de Vaud et en France, du logement de ceux qui font fonctionner nos entreprises. Faut-il s’étonner dans ces conditions que nos routes soient encombrées et que nos finances publiques soient structurellement déséquilibrées ?

Un constat qui conduit certains à soupçonner le gouvernement de promouvoir le CEVA par crainte de devoir affronter le vrai défi, celui de réformer l’aménagement du territoire et la législation relative au logement.

Nos prédécesseurs ont su, dans les années cinquante à septante, construire les logements dont avaient besoin les Confédérés puis les immigrants italiens et espagnols qui ont permis à notre canton de faire le « décollage économique d’après-guerre » dont nous cueillons encore les fruits en ce début du 21ème siècle. Mais nous sommes demeurés incapables au cours des trente dernières années, par manque de vision, par insuffisance d’ambition et de volonté, peut-être par égoïsme aussi, d’accueillir chez nous ceux auraient voulu s’y installer.

Allons-nous rester coincés dans cet état d’esprit ou au contraire nous ouvrir aux réalités et aux exigences de notre siècle ? Allons-nous nous tenter de nous accrocher au mirage du CEVA (ou à son alternative du « barreau sud ») ou, au contraire, décréter que le moment est venu de mettre les terrains requis à disposition des constructeurs des logements qu’attendent nos enfants et ceux qui travaillent chez nous ?

Là sont les vraies questions.

Pierre Kunz

 

Article publié par Le Temps le 2 octobre 09

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