28/02/2009

La crise est là, les inégalités de revenus vont se réduire (mais pas celles des retraites)

Jacques Marseille est professeur à la Sorbonne où il dirige l’Institut d’histoire économique et sociale. Il a publié en ce début d’année un ouvrage intitulé : « L’Argent des Français, les chiffres et les mythes », ouvrage dans lequel il tord le cou à un certain nombre d’idées reçues, pas seulement chez nos voisins. C’est en particulier le cas de celles relatives aux inégalités des revenus et des retraites.

L’auteur met en relief un fait que plus personne ne nie : depuis deux siècles les inégalités de revenus entre les mieux rémunérés et les moins payés n’ont cessé de se réduire et cela massivement. Ce constat est également vrai en Suisse.

Mais une surprise accompagne ce constat tendanciellement incontestable. C’est durant les périodes de dépression économique que la réduction des inégalités de revenus se marque de la manière la plus claire. Pendant les périodes de croissance, au contraire, ces inégalités se renforcent.

Voilà qui bouscule sérieusement le discours de ceux qui font une obsession (mais aussi un instrument de propagande politique) de ce qu’ils appellent « les inégalités scandaleuses entre les riches et les pauvres ». Et qui incite Jacques Marseille à soumettre deux questions à ses lecteurs.

Imaginons deux pays, appelés A et B, à une date déterminée. La dispersion des revenus y est parfaitement identique. Les 10 % les plus riches perçoivent 100 et le décile le plus pauvre 10. Bien des années plus tard, dans le pays A, les 10 % les plus riches reçoivent 2000 et le décile des moins bien lotis 150. Alors que dans le pays B les 10 % les plus riches obtiennent 150 et le dernier décile 30.

Faut-il préférer vivre dans le pays A, où les inégalités de revenus se sont amplifiées, ou dans le pays B où l’égalité des revenus a grandi ?

La deuxième question concerne les raisons de l’évolution globale différente des revenus dans les deux pays. Imaginons que dans le pays A l’explosion des revenus des plus riches ait été liée à un mouvement de création d’entreprises innovantes qui aurait considérablement augmenté le revenu des créateurs sans que soit affecté en aucune manière le revenu des plus pauvres.

Ne devrait-on pas considérer cette inégalité accrue comme globalement positive ?

En réalité, socialement, le vrai problème de l’inégalité se pose dans des termes bien différents de ceux utilisés par les milieux populistes et démagogiques. La justice sociale réside d’une part dans une répartition raisonnable et équitable des fruits du travail collectif et de celui des individus. Elle se mesure aussi aux voies et aux moyens offerts à chacun de s’élever, par ses efforts et son talent, dans l’échelle des revenus.

Mais elle impose surtout que nos sociétés occidentales revoient de fond en combles les systèmes de retraites qui forment aujourd’hui les vraies sources d’inégalités. Comment peut-on justifier que, dans le même pays, tel travailleur ne touche sous forme de pension qu’un franc pour chacun de ceux qu’il a apportés durant sa vie active sous forme de cotisations alors que tel employé, pour les mêmes cotisations, se verra gratifié lui de 2, 3 voire 4 francs ? Autrement dit, comment peut-on justifier que dans un même pays certains se trouvent soumis à la primauté des cotisations quand les autres, privilégiés, bénéficient de la primauté des prestations ?

Pierre Kunz

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25/02/2009

Obama, première messe

 

Vous avez peut-être, comme moi, passé quelques instants devant votre écran de TV la nuit dernière pour entendre en « live » le premier discours du nouveau président des USA devant le Congrès et le Sénat américains. N’avez-vous pas, comme moi, pris peur en observant les images que les chaînes de télévision américaines ont présentées ?

Chacun connaît la spontanéité sympathique, l’exubérance des citoyens américains dans l’expression de leurs sentiments et de leurs émotions. Mais la nuit dernière c’est à une véritable messe que les congressistes, les sénateurs et leur entourage ont participé et nous ont fait assister.

Visages extatiques dans une partie de l’assistance, bras tendus à l’extrême, douloureusement parfois, chez ceux formant une haie d’honneur pour toucher un bout de tissu du président marchant vers son micro, standing ovations répétées à des propos certes généreux mais sans portée pratique, applaudissements bruyants à chaque appel à la mobilisation des énergies.

Curieuse succession historique, se disait-on. Après un président qui tenait volontiers le rôle d’un prophète et dont bien des Américains et des Européens se sont moqués pour cela, en voilà un autre que l’on revêt de force de l’habit du messie, celui qui, c’est évident, est venu pour tirer les USA et le monde entier hors de la crise.

Ces élus, face à l’ampleur de la tâche qui les attend, ont-ils perdu la mesure ? En sont-ils réduits à espérer, à compter sur la baguette magique d’un génie ? Ont-ils complètement oublié Aristote qui enseignait que « l’espérance n’est que le songe d’un homme éveillé » ?

Gare aux désillusions et aux réactions qui les accompagneront !

Pierre Kunz

 

 

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18/02/2009

La Lamal et les mauvais payeurs

 

 

C’est le 18 mars 1994 que la peuple suisse a voté en faveur de la Lamal. Cette assurance de soins est unique au monde : d’une part elle est obligatoire, d’autre part elle est financée pour la plus grande partie par les assurés-cotisants. Partout ailleurs, en effet, lorsque l’assurance de soins est rendue obligatoire elle est nationalisée, c’est-à- dire qu’il revient à l’Etat de prendre en charge son coût.

Chacun connaît l’ampleur des gouffres que représentent les systèmes de « Sécu » nationalisés. Les exemples français et britannique sont les plus fréquemment cités en exemples. Ils sont peu rationnels mais présentent tout de même un avantage par rapport au système helvétique : dans certaines couches de la population ils peuvent sembler plus équitables.

Nous ne nous référons pas ici à ce que certains réclament depuis longtemps chez nous, à savoir le financement de la Lamal par l’impôt, donc proportionnel au revenu des assurés-contribuables, un modèle dont les Suisses ne veulent pas. Nous voulons parler d'une information parue dans les médias d’hier, des médias qui relevaient que près de 150’000 personnes dans notre pays ne payent plus leurs primes d’assurance.

En 1994 l’assurance obligatoire de soins constituait clairement dans l’esprit de ses promoteurs une avancée sociale considérable. Et c’est bien ainsi qu’elle a été perçue par le peuple suisse. Mais, comme souvent dans les prestations délivrées par l’Etat providence, cette avancée s’accompagne d’un effet pervers grave bien perceptible aujourd'hui. Une frange des assurés, qui représente actuellement environ 2 % de l’ensemble, s’est rendu compte que, l’assurance étant obligatoire, le corps médical et les hôpitaux ne sauraient leur refuser les soins dont ils pourraient avoir besoin même s’ils ne s’acquittent pas de leurs primes, même si, dans le pire des cas, ils utilisent les subventions cantonales dont ils bénéficient à d’autres fins. Actuellement ce sont les autres assurés qui sont forcés de combler par leurs cotisations majorées les dettes irrécouvrables de ces mauvais payeurs.

Voilà qui est bien peu équitable. Et inquiétant puisque, chacun peut le comprendre, le problème ne peut dans ce contexte que prendre de l’ampleur.

La presse a signalé que nos élus se sont émus mais les chroniqueurs n’ont malheureusement pas souligné qu’il s’agit-là d’une conséquence directe du caractère obligatoire de la Lamal. Au sein du monde politique nul n’ose remettre en cause, même partiellement, ce grand « acquis » social. Il consacre par conséquent toute son énergie à sortir sans mal et sans bonnet d’âne du guêpier dans lequel il s’est fourré en 1994. Gageons qu’en guise de solution, comme souvent, il puisera dans la bourse de la Confédération ou dans celle des cantons. Les coûts grandissants dus aux mauvais payeurs seront ainsi supportés par nos impôts et non plus par nos primes d’assurance. Il n’empêche, cela reste injuste et cette formule est contraire à la volonté populaire.

Pierre Kunz

15:32 Publié dans Politique suisse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

13/02/2009

De l'impossibilité de gouverner en Suisse selon des convictions et un programme

 

 

Lors du weekend dernier il a surtout été question du « oui » clair dit par les Helvètes aux bilatérales. Pourtant un événement politique intéressant lui aussi a marqué ce 8 février. Il s’agit de l’élection manquée du nouveau maire de la ville de Zurich. Ni la radicale-libérale Kathrin ni la socialiste Corine n’ont obtenu la majorité des voix requise à cause de l’étonnante identité du score obtenu par les deux candidates.

Cette égalité presque parfaite n’a pourtant pas vraiment surpris Elmar Ledergerber, maire sortant : « Ce score serré est le reflet d’une campagne sans ferveur dans laquelle aucune des candidates n’a su se profiler ».

On peut disserter longuement au sujet des raisons de ce manque de ferveur. Est-elle due aux candidates elles-mêmes qui ne se fonderaient sur aucun projet de gouvernement ? Seraient-elles fades par nature ? Peu probable.

On est amené à penser qu’il s’agit-il plutôt d’un réflexe de sérieux et d’honnêteté, plus féminin que masculin semble-t-il, consistant à reconnaître d’emblée, lors d’une campagne électorale, que les propos qui y sont tenus et les promesses qui y sont faites ne sauraient engager celui ou celle qui les énonce. D’où dans l’exemple zurichois le constat que sur pratiquement tous les dossiers la radicale et la socialiste, pragmatiques et conséquentes, tombaient d’accord.

En fait on se trouve dans un cas particulièrement illustratif du paradoxe lié au fonctionnement dit « collégial » dont se parent tous les gouvernements de ce pays, qu’il s’agisse de la Confédération, des cantons ou des villes. Une collégialité qui impose aux vainqueurs, le soir même de leur élection, de renoncer à toutes les convictions politiques sur lesquelles ils ont bâti leur carrière.

Il faut reconnaître que ce système, jusqu’à la fin des années septante, a largement bénéficié à notre pays et à ses habitants. Il fut idéal pour que soient réparties dans l’harmonie les fruits de la prospérité inouïe que l’après-guerre a apportée à la Suisse. Mais il a manifestement atteint ses limites parce que les « arrangements de partis » qui le fondaient ne sont plus réalisables lorsqu’il s’agit de répartir entre les citoyens non plus les fruits de la prospérité mais des sacrifices et des renoncements.

Le canton de Genève connaît particulièrement bien les méfaits de la collégialité gouvernementale à laquelle se soumettent actuellement deux socialistes, deux verts, un démo-chrétien, un libéral et un radical. Il est sans guide et pratiquement tous les dossiers y sont en situation de paralysie. Le Conseil d’Etat, depuis longtemps, ne parvient pas à faire autre chose qu’expédier les affaires courantes.

La Constituante genevoise est donc fortement interpellée par les multiples déficiences du mode gouvernemental « collégial » qui prévaut encore en Suisse. Comme au milieu du 19ème siècle les Genevois disposent, d’ici à fin 2012, de l’opportunité historique d’ouvrir pour l’ensemble du pays la voie vers des solutions institutionnelles nouvelles, plus claires, plus homogènes, plus efficaces, mieux adaptées aux défis qui attendent les futures générations et plus compréhensibles par le peuple donc plus démocratiques.

Pierre Kunz

 

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06/02/2009

Conseil d'Etat, des anecdotes pour toute politique

 

 

Se rappelle-t-on ce conseiller d’Etat qui, voici une dizaine d’années, avait provoqué quelques remous en suggérant que les Genevois se comportaient comme s’ils habitaient « Carcassonne sur Arve » ? Avec des autorités comme les leurs il faut admettre qu’ils ont des excuses à faire valoir.

Le monde est en crise globale, dans le canton les entreprises licencient, le chômage augmente, la circulation s’y déroule de mal en pis et la pénurie de logements continue d’empirer.

Devant ces constats affligeants le citoyen, plus fataliste et résigné que révolté, ne demanderait pourtant qu’à continuer de croire que demain sera meilleur. Il lui arrive encore d’espérer que notre canton, au cours des dernières années, a progressé, qu’il s’est affermi, que ses édiles savent la voie qu’elles veulent faire emprunter au bateau Genève.

Hélas, hélas … Que voit-on ? Que lit-on ? Un Conseil d’Etat qui enchaîne les conférences de presse pour discourir sur des sujets anecdotiques, qui rassemble régulièrement quelques journalistes bienveillants autour de communications puériles.

Jean-François Mabut nous a déjà amusés avec ses remarques caustiques au sujet de « l’opération médiatique » organisée par M. Cramer autour de cette Genève « qui abrite des sites d’importance nationale pour la reproduction des batraciens ».

Aujourd’hui la TdG nous apprends, dans le même registre anachronique, que pas moins de trois conseillers d’Etat se sont relayés pour commenter « le système de management environnemental » adopté il y a peu par le gouvernement. Pour nous dire en particulier que dans ce contexte « le projet le plus ambitieux du Conseil d’Etat a consisté à remplacer le papier blanc par du papier recyclé » (sic !). Une opération qui aurait permis d’économiser 500'000 francs par an.

Quant aux SIG, sous l’œil attentif de MM. Cramer et Unger, ils occupent une demi-page dans la Julie de ce jour, pour expliquer ce que les Genevois savent depuis longtemps, à savoir que, non, les Cheneviers ne tuent pas, ils ne sont pas cancérigènes, l’air qui les entoure est même meilleur qu’en ville.

Les Genevois n’ont que faire de ces discours destinés uniquement à donner un vernis de compétence à un gouvernement incohérent, qui n’a cessé de parler de la crise qui allait venir mais qui dans les faits n’y a pas du tout préparé le canton, ne remplissant aucun de ses engagements de législature. Deux illustrations seulement.

Le plan de redressement financier du canton n’a pas été tenu : le personnel de l’administration cantonale, qui aurait dû se réduire de 5 %, a continué de gonfler et la masse des subventions, qui devait baisser de 5 %, a encore grossi de plusieurs dizaines de millions. Avec la baisse imparable des recettes fiscales et le retour des déficits la dette va donc reprendre l’ascenseur.

Au plan environnemental, Genève, forcée par « sa conception générale de l’énergie », doit économiser l’énergie et polluer moins. Pourtant le gouvernement a donné l’autorisation aux SIG de construire une usine à gaz polluant (120'000 tonnes de CO2 par an) pour produire de l’électricité.

Le bilan du Conseil d’Etat 2005-2009 découle directement de la complaisance habituelle du monde politique qui généralement laisse croire que ses discours sont de l’action. Il est anecdotique. Inquiétant surtout parce que notre canton, qui vient pourtant de bénéficier d’une période de prospérité inouïe, n’a pas été préparé aux temps difficiles qui s’annoncent.

Pierre Kunz

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03/02/2009

Les élus français accrochent un wagon au CEVA

 

Ils sont tout sourire les élus de France voisines qui, paraît-il, se sont unis pour clamer en chœur devant le journaliste et le photographe de la TdG que « le CEVA est l’affaire de tous ! ». Et pour ajouter doctement : « Ne pas être pour une infrastructure aussi structurante pour notre territoire que le CEVA est une hérésie ».

Comme on les comprend. Ils ont quasiment bouclé, précisent-ils, un « tour de table » qui va leur permettre de financer les 200 millions de francs de travaux qui, selon les estimations, sont requis pour réaliser le tronçon Annemasse-frontière genevoise du CEVA. Et avec ces 200 millions ils vont offrir à leurs électeurs les services d’un ouvrage, estimé aujourd’hui à 2 milliards de francs et construit à 90 % aux frais des P’tits Suisses, dans le but de transporter journellement quelques milliers de frontaliers français vers la cité de Calvin puis les ramener chez eux. Quant aux coûts d’exploitation de la ligne, qui s’élèveront entre 150 et 200 millions par an, ils seront à l’évidence supportés en quasi-totalité par les Genevois.

Joli coup ! D’autant qu’avec cette affaire la brochette d’élus en question fera un peu oublier à leurs administrés les dégâts économiques, écologiques et sociaux de l’urbanisation désastreuse et de la politique du logement incohérente qu’ils ont cautionnées au cours du dernier quart de siècle dans les communes françaises voisines de notre canton.

On ne sait pas qui a orchestré, côté genevois, cette opération médiatique qui tombe, aussi curieusement qu’a propos, juste après le dernier revers du Conseil d’Etat genevois en la matière devant le Tribunal fédéral. Mais il ne serait pas surprenant que M. Robert Cramer ait tenu le rôle du premier souffleur.

Pierre Kunz

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